Il y a le match et il y a tout le reste : le trajet décidé à la dernière minute, la sensibilisation qui fonctionne à peine, la gourde oubliée, les déchets qui s’accumulent… Pendant un an, des chercheurs ont regardé cette autre mi-temps, celle où certains tentent de rendre la pratique sportive plus écologique.
Par Michaël Ferrisi, avec les contributions de Robinson Le Meur et Sanaga.
Le projet L’Autre mi-temps porte sur l’écologisation des pratiques sportives et de la fréquentation des événements sportifs en Gironde. Mené entre septembre 2025 et juin 2026 par Maxence Mautray, Clémentine Callen, Marin Brodin, Louis Cotonea et Chloé Nequier, il s’appuie sur quatre terrains aux caractéristiques variées : les Girondins de Bordeaux Bastide Handball Club, les Nuits Sportives de l’Université de Bordeaux, l’Union Bordeaux Bègles et le Palais des Sports de Bordeaux. L’enquête combine questionnaires, observations, échanges avec les structures partenaires et accompagnement d’expérimentations, afin de comprendre comment les enjeux environnementaux peuvent être intégrés au fonctionnement concret des clubs, des équipements et des événements sportifs.
Ce dossier s’inspire des résultats de ces travaux pour les mettre en récit. Si les structures sont réelles et ont bien participé au projet, les personnages eux, sont fictifs.
Campus universitaire, Bordeaux.
Les deux gymnases vibrent des points inscrits par les équipes qui prennent part à la Nuit du volley. Dehors, la soirée a déjà commencé. Des guirlandes, une sono, quatre stands alignés sur le parvis et des rires. Beaucoup de rires. Samy traîne là, avec curiosité, en attendant ses amis. Il flâne autour d’un premier stand de Bordeaux Métropole, observe. Sur un deuxième, un ambassadeur de chez Karos lui explique le covoiturage entre étudiants. Il hoche la tête, prend le flyer, passe.
Plus loin, un vélo fixé sur un socle et relié à un mixeur permet de repartir avec un smoothie. Une dizaine de personnes attendent leur tour. Les vannes fusent et Samy se prête rapidement au jeu, hilare, avant d’encourager deux amies qui se tirent la bourre sur une course de draisiennes. Des places pour un match de l’UBB sont à remporter si l’on se rend ensuite sur le stand d’Ecolosport, où un quiz est proposé. Samy se débrouille bien, l’étudiant en STAPS connaît un peu le sujet, et il repart avec les places.
En rejoignant le gymnase dans lequel il doit débuter un nouveau match, il remarque que les tables couvertes de brochures sont vides, alors que le stand de vélo à smoothie ne désemplit pas. Il n’est pas franchement étonné.
Le lendemain midi, il annonce la bonne nouvelle à sa famille : il a gagné 4 places pour le prochain match de l’UBB, face à Montpellier. Il raconte sa soirée mi-sportive mi-écolo à sa famille. « Le plus étrange, dit Samy, c’est que je n’avais pas besoin qu’on me convainque de faire plus attention à mes gestes ou à la planète. Je sais tout ça, mais… » Sa mère le coupe et lui demande ce qui l’empêche, alors, de faire mieux.
Il cherche, et finit par répondre qu’il n’affectionne pas vraiment les transports en commun, qu’il oublie sa gourde une fois sur deux, que ce n’est pas qu’il ne veut pas mais plutôt qu’il ne sait pas toujours par où commencer. Ensemble, ils soulèvent alors une question :
Ce dossier est issu du projet L’autre mi-temps, qui porte sur l’écologisation des pratiques sportives et de la fréquentation des événements sportifs en Gironde. En voici le rapport institutionnel.
Il est étudiant à Bordeaux, tennisman de haut-niveau et membre des Climatosportifs. Robinson Le Meur, a répondu à nos questions. Extraits :
“Deux principes me guident. D’abord, je suis prêt à sacrifier un peu de ma performance sportive au profit de ma performance écologique et d’un message plus grand. Ce sont des phénomènes qui nous dépassent. Grappiller quelques places au classement mondial ne va pas changer ma vie, et surtout je ne veux pas qu’elle change au prix d’un impact négatif sur les autres. Ensuite, je pense qu’afficher une forme d’extrémisme, qui n’en est pas un pour moi mais qui peut le paraître aux yeux des autres, peut créer un électrochoc chez certains athlètes et ouvrir la discussion.”
Mérignac. 18h15.
À moins de trois heures du coup d’envoi, Stéphane, le père de Samy, a déjà son écharpe autour du cou, prêt à vibrer pour l’UBB. Il agite les clés de sa voiture pour sonner le départ vers le stade. Sa femme lui rappelle la dernière fois qu’ils sont allés au stade en voiture : 40 minutes à tourner autour de Chaban-Delmas, et une place finalement trouvée bien loin de l’entrée.
Info issu du rapport : Sur 28 supporters interrogés aux abords de Chaban-Delmas, 25 jugent l'accès aux parkings difficile ou très difficile. Près de la moitié vient quand même en voiture.
La famille prend donc le tram, pour rallier Saint-Augustin. À deux arrêts du stade, on ne monte plus, on se pousse. Il bruine, ce soir-là. La sœur de Samy lui demande pourquoi il n’a pas voulu y aller à vélo, lui qui aime tant pédaler. Il montre le ciel et hausse les épaules : de toute façon, il ne saurait pas où l’attacher, là-bas.
24 des 28 supporters interrogés trouvent le stade facile d'accès à vélo. 5 y viennent réellement. Les freins cités : la distance, la météo, et pour certains, l'absence d'endroit où se garer.
En descendant du tram, ils sont pris dans le flot. Des maillots par grappes, des paires de joues maquillées, des pas qui s’accordent sans le vouloir. Des dizaines de milliers de personnes remontent vers le même point, à la même heure, depuis les arrêts de bus, les rues voisines et les parkings des quartiers alentour. Stéphane ne raterait cette heure-là pour rien au monde.
Le match se joue sous une pluie fine. La pelouse s’alourdit, le jeu se resserre et le ballon glisse. La mère de Samy profite d’un moment calme pour aller se ravitailler. À la buvette, elle remarque les pichets. Ici, ils sont lavés et resservis, comme les gobelets. Elle regarde cette organisation bien huilée avec son regard de dirigeante de club et se demande ce qu’elle pourrait reproduire à une moindre échelle.
Un dernier essai bordelais vient ponctuer cette soirée victorieuse. La famille a hésité à partir 2 minutes avant la fin de la rencontre, pour s’assurer d’avoir un tram et suffisamment de place à l’intérieur. En sortant de l’enceinte, Samy observe avec joie de nouveaux racks à vélos. Il sait d’ores et déjà où stationner, lors du prochain match.
Quand on demande aux supporters ce qui les ferait changer de mode de transport, ils répondent d'abord : plus de fréquences, et moins de monde dedans.
À quelques pas du domicile familial, Stéphane s’étonne de l’heure d’arrivée. Il sait que ce n’est pas la préservation de l’environnement qui a guidé la famille jusqu’au tram, mais l’accessibilité du stade et la praticité de ces transports. Quand les solutions les plus simples et les plus rapides sont aussi les plus écolos, il semble bien plus aisé de faire évoluer les pratiques.
Cela fait quelques mois que Juliette, la sœur de Samy, se rend à l’entraînement en bus, sans ses parents. Casque vissé sur les oreilles, elle descend à la hâte : elle est en retard. En rentrant du lycée, elle pensait son sac de handball prêt, a finalement dû le préparer en vitesse et a alors raté son bus. Juliette joue au handball aux Girondins de Bordeaux Bastide depuis presque 10 ans. Si le retard est pardonné par l’entraîneur, ses coéquipières ne loupent pas l’occasion de la charrier. C’est pour cette ambiance collective qu’elle aime venir.
Chez les moins de 17 ans des Girondins de Bordeaux Bastide, 64 % viennent à l'entraînement en transports en commun. Dans les catégories les plus jeunes, la marche et le vélo dominent largement.
Les taquineries se poursuivent dans les vestiaires. Juliette a oublié sa gourde dans la précipitation et en buvant au robinet, elle se rend compte que sa routine a évolué : elle doit préparer aujourd’hui ce qui était fait et prêt hier.
L'usage systématique de la gourde concerne 94 % des licenciés de l'école de handball, 86 % des U15, et 55 % des U17. La pratique ne disparaît pas : elle cesse d'être organisée par quelqu'un d'autre.
Les Girondins de Bordeaux Bastide HBC sont une structure engagée, presque pionnière pour son statut amateur, sur les enjeux environnementaux et sociétaux. Sur la porte du vestiaire, une affiche annonce une matinée de sensibilisation à l’environnement, un samedi, dans trois semaines. Juliette la lit en entier, trouve ça plutôt bien mais ne s’inscrit pas. Elle préfère dormir alors qu’elle consacre déjà trois temps de sa semaine au handball.
Plus de 80 % des licenciés souhaitent que le club parle davantage d'environnement. Deux créneaux du samedi matin ont été proposés pour le faire. Trop peu d'inscriptions : la séance a été reportée à la rentrée suivante.
Trois semaines après, l’affiche a disparu : l’opération est reportée par manque de monde. Ce samedi-là, l’équipe part en déplacement à 40 kilomètres. 3 voitures, 8 joueuses, 2 parents au volant et un éducateur qui passe prendre celles que personne ne peut conduire. Il le fait depuis des années, sans rapport avec le climat. Le covoiturage ne s’organise d’ailleurs pas vraiment dans une logique écologique, mais d’abord pour des raisons économiques, pratiques et de dynamique collective.
Le mardi suivant, le coach évoque l’opération de sensibilisation reportée : elle va être intégrée aux entraînements de chaque équipe et va même servir d’échauffement, pour cette fois. Une suite de défis est proposée, ballon à la main, sur le terrain. Il faut traverser la salle en se passant le ballon sans le faire tomber. À chaque perte de balle : une question. Personne ne trouve les bonnes réponses. Tout le monde essaie quand même, et les réponses fausses font évidemment plus de bruit que les justes.
En allant au vestiaire, une coéquipière demande à Juliette si elle aurait été présente lors de l’opération du samedi, finalement. “Non. Mais ça, c’était vraiment bien.” Elle range sa gourde dans son sac. Elle l’avait remplie avant de partir.
Chez les moins de 17 ans, l'adhésion à un défi environnemental formalisé tombe à 13 %, contre plus de 45 % chez les plus jeunes. Une séquence de dix à quinze minutes en fin d'entraînement mobilise plus facilement que deux samedis consacrés à l'environnement.
Palais des Sports de Bordeaux.
Les portes n’ouvrent que dans une heure et demie, et dehors une trentaine d’habitués font déjà la queue. Anne, la mère de Samy, traverse les coursives désertes, sa liste à la main. Les bénévoles arrivent par petits groupes, la sécurité prend son poste, les buvettes se mettent en place et elle vérifie que rien n’est oublié.
Si Anne dirige le club de basket-ball des JSA, elle n’est pas chez elle pour autant : le bâtiment appartient à la collectivité. Le volley y joue également, ainsi que les collèges du quartier et d’autres associations.
À la sortie du Palais des Sports, les bassines sont en place et les affiches « gobelets vides » tiennent encore au mur. C’est artisanal mais ça fonctionne… Dans un couloir de service, 6 bacs de tri attendent, encore emballés. Ils devaient être livrés en décembre mais sont arrivés au printemps. Elle en ouvre un, mesure l’ouverture d’un coup d’œil et comprend tout de suite ce qu’elle redoutait depuis le début : un soir de match, ils seront pleins avant la mi-temps. Et l’ouverture est trop étroite pour les cartons à pizza, dont les ventes se multiplient les jours de match.
Anne a demandé d’autres devis mais le coût est plus élevé que ce qui reste au budget. En attendant, ce sont 8 grandes poubelles ordinaires qui font le travail, et elle sait très bien ce qu’on y trouvera à la fin du match : des canettes, des bouteilles, des barquettes en carton. Presque tout ce qui aurait pu être recyclé. Elle s’agace : comment demander aux spectateurs de faire les bons gestes si les conditions n’ont pas été créées pour ? Son fils, Samy, venu lui donner un coup de main, tente de relativiser : tout ne peut pas se faire du jour au lendemain.
Les équipements de tri, prévus pour la fin 2025, sont arrivés au printemps suivant. Capacité insuffisante, dimensions inadaptées : le tri n'a pas pu être mis en place. Les devis pour du matériel adapté dépassaient le budget disponible.
Deux salariés d’Aremacs arrivent avec un récupérateur d’écocups qu’ils ont fabriqué eux-mêmes : du contreplaqué et des vis. Ils l’installent à la sortie et restent debout à côté. Au coup de sifflet final, quand la salle se vide, ils évoquent d’un mot leur mission du soir aux supporters qui passent : un sourire ou un geste vers le bac suffit pour qu’ils passent à l’action. Ce sont ces interactions sociales qui fonctionnent : personne ne râle ou ne passe devant sans déposer son gobelet.
Elle regarde cette scène un long moment. La saison dernière, elle avait envoyé un message à tous les licenciés : “Qui voudrait s’occuper de ces sujets au club ?” Elle trouvait l’idée bonne mais personne n’a répondu. En finissant de ranger, elle repense à ce qu’a raconté sa fille Juliette, la semaine dernière. Son coach avait glissé certains défis écologiques dans l’échauffement, et ça avait plu. Juliette ne s’était pas inscrite à la matinée du samedi, mais l’échauffement, elle l’a fait, comme les autres, parce qu’elle était déjà là et qu’on ne lui a rien demandé de plus.
Anne comprend qu’elle n’a pas besoin de nouveaux volontaires ou de référents, elle n’en manque pas. Elle a surtout besoin de s’appuyer sur ceux qui sont déjà là et qui peuvent faire davantage, qui peuvent faire surtout autrement.
Le dispositif de référents environnement envisagé au départ n'a jamais vu le jour. L'étude recommande plutôt de s'appuyer sur les personnes qui structurent déjà la vie des équipes, en constituant un binôme entre un membre de l'encadrement et un licencié ou un parent volontaire.
Dimanche soir, la famille débriefe la semaine. Stéphane a pris le tram, et c’est plus simple que de tourner autour du stade. Juliette a fait les défis glissés dans l’échauffement, et ça lui a plu. Anne a vu les gobelets revenir parce que deux personnes se tenaient près du bac, et ça a du sens. Personne n’a eu besoin d’être convaincu parce qu’à chaque fois, le geste avait été rendu possible.
Pour un club, la question n’est pas toujours « comment convaincre ? », mais plutôt « que puis-je rendre plus simple et plus pratique ? ».
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