Dans ce deuxième épisode, Ecolosport s’est entretenu avec Marie Chauché, surfeuse, pratiquant le longboard à haut niveau, et également journaliste, sur l’impact de la pratique du surf sur les écosystèmes et sa redéfinition au vu des enjeux actuels.
Les Nouveaux imaginaires. Voici le sujet de cette nouvelle série d’Ecolosport, qui va s’atteler à repenser de nouveaux modèles pour le sport de demain. Ce n’est un secret pour personne : le modèle sportif que nous connaissons aujourd’hui exerce des pressions qui ont un impact sur les écosystèmes et de facto nos conditions d’habitabilité sur Terre. À la fois victime mais aussi responsable du dérèglement climatique, le sport fait face à des questionnements de taille concernant sa transformation et son adaptation. Relatant les constats et les réflexions d’intervenant(e)s varié(e)s, ces entretiens ont l’ambition de comprendre les enjeux et les solutions liés à l’Économie Sociale et Solidaire jusqu’aux idées de la réduction de nos activités, la décroissance.
Ecolosport : Tout d’abord, est-ce que vous pouvez vous présenter ?
Marie Chauché : Je m’appelle Marie Chauché, j’ai 25 ans et je suis surfeuse et longboardeuse originaire du Pays basque. En parallèle, je viens de clôturer un Master Gouvernance de la Transition Écologique à Sciences Po Bordeaux et un Diplôme Universitaire en Droit de l’environnement, en finissant par un stage à La Réunion sur le risque requin. Je pratique le surf depuis toute petite et j’ai commencé les compétitions en longboard en 2015. Je suis deux fois championne de France de longboard espoir. Également, je faisais du sautage côtier, c’est un sport qui est moins connu, et je détiens quatre titres de championne de France et deux titres européens.
Qu’est-ce qui a alimenté votre engagement pour l’environnement ? Et comment vivez-vous cet engagement au quotidien dans votre pratique professionnelle ?
Marie Chauché : Le sport et l’environnement font partie de ma vie depuis un petit moment maintenant. J’ai grandi au Pays basque entre océan et montagne, avec un papa qui est photographe de surf mais qui a fait aussi beaucoup de travail sur la montagne. Donc depuis toute petite, je partais en bivouac avec mes parents et je passais des heures à contempler ce qui m’entourait. J’ai cette chance-là d’avoir eu cet éveil et cette éducation, proche de la nature et des grands espaces. À côté de ça, en surf, on reste tellement de temps dans l’eau que l’on est des témoins directs de la dégradation des écosystèmes. Petite sur la plage, je me souviens que ma mère m’engueulait quand elle me voyait jouer avec le mazout qui provenait des grandes catastrophes pétrolières. J’assiste aussi à la dégradation de la qualité de l’eau qui engendre des risques de maladies, notamment l’hiver après les grosses tempêtes, ou l’été après les fêtes de Bayonne qui, par exemple, engendrent le déversement d’une quantité monumentale de déchets dans l’Adour, qui se retrouve ensuite en mer. Je suis témoin de tout ça et j’ai toujours voulu travailler là-dedans.
Donc assez naturellement, je me suis tourné vers ce master et ça m’a permis d’approfondir ces questions d’un point de vue scientifique et global, avec de réelles données, et de comprendre l’ampleur des bouleversements environnementaux que l’on traverse et dont on est à l’origine. Dans mes expériences professionnelles, la réalisation d’un stage au Conservatoire du Littoral m’a permis de toucher à d’autres enjeux. Je suis également journaliste, donc c’est une occasion de donner la parole à des personnes qu’on n’entend pas assez et de visibiliser de nouveaux imaginaires.
Pourquoi avez-vous décidé de vous engager avec Picture Organic Clothing ?
Marie Chauché : En tant que sportive, le choix de mes sponsors est quelque chose auquel je fais vraiment attention. Je n’ai pas envie de représenter n’importe quelle marque et de promouvoir un modèle encore plus consumériste. J’ai eu de la chance car ce sont eux qui sont venus me chercher. C’était mon premier sponsor donc j’étais très contente et j’ai assez vite remarqué que ça matchait complètement avec mes valeurs. Ils étaient quand même dans les premiers à se positionner sur les alternatives aux combinaisons en néoprène, qui est un dérivé du pétrole, et ont commencé avec l’hévéa et les coquilles d’huîtres recyclées. Ils avaient aussi un poste de chargé(e) RSE, ce qui n’était pas hyper courant à l’époque. La personne qui l’occupait était très convaincue, très engagée ce qui a permis de crée une dynamique et un effort collectif.
En plus de ça, ils nous engagent réellement dans la réflexion en matière de transition écologique de l’entreprise, en nous associant en tant que parties prenantes. Par exemple, ils ne nous encouragent pas du tout à commander de nouveaux produits ou à utiliser ceux de la nouvelle collection, au contraire. À chaque fois qu’on a des produits qu’on ne va pas forcément utiliser, il y a plein d’initiatives pour les renvoyer, pour qu’ils circulent et ils reconduisent les collections pour éviter d’avoir du gaspillage. Ils nous ont également inclus dans leur bilan carbone.
Et puis, pour le côté humain, on est en petite team locale au niveau du Pays Basque et des Landes et c’est du vrai partage et des relations à taille humaine. Je trouve que c’est important de ne pas être noyée dans une grosse multinationale et je ne me verrais pas représenter une marque d’énergie fossile ou de fast fashion, ça me paraît être vraiment beaucoup trop éloigné de mes valeurs.
Vous avez récemment rejoint le collectif Athletes for Science. Pouvez-vous nous expliquer sa genèse et son objectif ?
Marie Chauché : Cette initiative est née d’un regroupement d’athlètes, le Climate Sport Camp, qui a eu lieu à Nanterre fin avril. On a pu rencontrer la Ministre des Sports qui nous a proposé de lancer cette initiative et donc, l’idée de ce collectif qu’on est en train de construire, c’est de pouvoir associer la science avec des athlètes pour porter les messages des scientifiques. À l’heure actuelle, ils sont remis en question partout dans le monde et les budgets sont sans cesse revus à la baisse. C’est profiter de la médiatisation des sportifs pour servir de porte-parole et à l’inverse approfondir des sujets sur lesquels on ne connaît pas forcément assez de choses. C’est un échange mutuel et dans l’idée de créer des ponts entre le monde de la carrière sportive et ce qui se passe dans le reste de la société.
Qu’est-ce qui vous a motivé à le rejoindre ?
Marie Chauché : Ça faisait un bien fou de retrouver des athlètes engagés pour les mêmes causes. En tant qu’athlètes, on se retrouve assez vite isolés. C’est un milieu tellement concurrentiel, alors en plus, arriver avec des convictions et des revendications, ça peut compliquer un peu les choses. Le surf, notamment de haut niveau, reste un milieu privilégié, avec un impact important sur l’environnement, parfois un peu déconnecté de ces réalités. Je me sentais isolée dans mes convictions et ça faisait du bien de se retrouver en groupe et de pouvoir échanger. Je crois vraiment à l’intelligence collective.
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Vous avez présenté l’initiative en juin dernier lors de l’UNOC. Quelles étaient les attentes du collectif mais aussi les vôtres durant cet événement ?
Marie Chauché : C’était l’occasion de lancer l’initiative Athletes for Sciences lors d’un évènement international unique. On a pu rencontrer d’autres sportifs et des scientifiques qui sont très motivés et trouvent l’initiative très pertinente, mais aussi des partenaires qui seraient prêts à nous soutenir.
Personnellement, je savais que c’était un rendez-vous important mais je ne m’attendais pas à grand-chose. J’étais en zone verte et j’ai été agréablement surprise par la mixité et la diversité des personnes présentes. Il y avait à la fois des hommes politiques, des familles, des scientifiques, des personnes de la société civile, des financiers et c’était un moment d’échange vraiment super riche, un moment qui m’a ressourcé. De me rendre compte qu’il y avait des gens qui avaient des motivations, des envies, des solutions et qui attendaient juste d’engager une dynamique, c’était pour moi une des grosses forces de l’UNOC. Au niveau politique, on a toujours envie d’aller plus loin mais on sait très bien que dans ces grandes instances, les décisions sont souvent prises en amont. Mais je pense que ce sont des catalyseurs qui sont malgré tout essentiels. Ça permet de visibiliser, de prioriser et de donner un peu d’énergie sur ces enjeux à un instant T, même s’il ne faut pas se limiter à ça et attendre que les décisions viennent de là.
Grâce à vos différentes expériences et votre contact continu avec l’océan, quel constat faites-vous de son état ?
Marie Chauché : L’océan ne se limite absolument pas à un terrain de jeu pour sportifs. On a la chance de pouvoir évoluer sur le littoral, qui n’est qu’une toute petite partie de l’océan, mais à côté de ça, l’océan est l’un des poumons de la planète et un réservoir de biodiversité immense. De nombreuses personnes vivent grâce à lui, que ce soit avec ses réserves halieutiques, avec ses carrefours d’échanges, etc. C’est un régulateur à l’échelle planétaire, donc ça ne se limite pas du tout à une piscine à vagues naturelle.
On assiste à sa dégradation au quotidien. Au-delà de cette échelle micro, cela a des effets macro qui sont immenses, que ce soit la montée des eaux, l’érosion côtière ou le réchauffement des eaux qui perturbent les écosystèmes. Nous, les surfeurs, on est sensibles aux récifs coralliens parce que c’est sur eux que déferlent les vagues. Parmi les plus belles vagues au monde, l’exemple de Teahupo’o a été beaucoup médiatisé lors des JO 2024 et on parlait beaucoup de la tour des juges. Mais si l’on s’intéresse à la dégradation des récifs coralliens, il est essentiel d’évoquer leur blanchissement lié au réchauffement climatique, et donc se pencher sur nos émissions de gaz à effet de serre. L’entrée par le sport permet d’avoir des exemples concrets mais c’est important de dézoomer et de se rendre compte que le problème est plus global.

Quels sont les impacts qui surviennent sur les écosystèmes, sur la pratique sportive mais aussi sur les populations ?
Marie Chauché : Les surfeurs vont certes avoir un impact sur l’océan mais aussi un impact bien plus large sur le reste des écosystèmes. Le premier impact ne se limite donc pas à la frontière terre-mer mais cela va être le bilan carbone des surfeurs (un surfeur professionnel français émet 40 tonnes de CO2e par saison, soit 20 fois l’empreinte carbone de 2 tonnes compatible avec l’Accord de Paris avec le transport, ndlr)
Selon moi, le deuxième impact est le phénomène de mode et de surtourisme. Cela détruit beaucoup d’endroits dans le monde, certains petits villages de pêcheurs se retrouvent complètement transformés et bétonnés. Cela a des conséquences sur les populations locales à cause de l’artificialisation des sols, la transformation des terres agricoles, l’augmentation du coût de la vie, le changement des modes de vie et la gentrification de ces endroits. Ce sont des impacts qui ne sont pas négligeables, peut-être accentuée par ce mode de vie “cool” du surf sur les réseaux sociaux.
À votre avis, est-ce qu’aujourd’hui l’organisation du surf international ou même national est compatible avec les limites planétaires ? Si non, quelles seraient les pistes de solution ?
Marie Chauché : Ce qui va être incompatible avec les limites planétaires, c’est la pratique du surf de compétition. Aujourd’hui, il y a un tour international privé, le World Surf Tour, avec 18 femmes et 35 hommes en compétition, et en-dessous de ça, il y a deux tours supplémentaires pour accéder à ce tour principal, qui se déroulent partout dans le monde. Ces déplacements sont à l’origine d’émissions de gaz à effet de serre importantes, sans parler de la fatigue chez les athlètes.
Pour le longboard, il y a trois ou quatre compétitions au niveau international et deux compétitions qualificatives sur le tour européen. Une des étapes se passe dans une piscine à vague à Abu d’Abi. Au-delà du gaspillage d’énergie généré par les piscines vagues, c’est tout le modèle de confort et de consommation véhiculé par la compétition qui est problématique (hôtel de luxe climatisé, etc).
Il y a des propositions qui sont faites pour redéfinir les calendriers de compétitions. L’étude de Felix Morau propose des alternatives intéressantes. Par exemple, chaque année, définir une seule région du monde qui accueillera ces compétitions plutôt que faire des aller-retours partout sur la planète. Une année, cela pourrait être par exemple en Indonésie où il y a énormément de vagues et de spots, et ça permettrait aux athlètes d’être dans la zone et de faire des économies financières. Au niveau français, c’est le même principe. Au delà des compétitions, les stages d’entrainement proposés devraient également prendre en compte l’environnement dans leur choix de destination.
Dans ce contexte, est-ce que la décroissance, en tant que projet de transition et de société, pourrait-être une réponse ?
Marie Chauché : Pour moi, le surf ne se limite pas seulement à un sport, c’est une philosophie. Aujourd’hui, tout le problème c’est de faire d’une passion, d’un mode de vie, d’une culture, un business. C’est en cela que la décroissance est intéressante. Ce modèle économique permet de libérer du temps, de travailler moins mais mieux et d’avoir plus de temps libre. La philosophie originelle du surf, c’est d’être disponible au moment où il y aura des vagues. La fenêtre météo est rare et dépend de la houle, du vent, du banc de sable, des marées, et c’est notre emploi du temps qui doit s’adapter aux vagues. On est obligé de s’adapter, donc pour moi c’est vraiment une clé pour la transition écologique. Le surf apprend la résilience, ça permet aussi d’être à l’écoute de son environnement et ça oblige à se décentrer et à être attentif à ce qui nous entoure.
Est-ce que le modèle compétitif est le seul modèle dans le surf ?
Marie Chauché : Le surf s’est institutionnalisé plutôt tard et ne se limite pas du tout à une pratique fédérale. Je pense qu’il y a une grosse partie des surfeurs qui ne sont pas licenciés et pratiquent de manière occasionnelle et récréative. En surf, il y a deux voies vers la professionnalisation. Celle des compétitions, basée sur la performance des surfeurs sur une vague, ce qui inclut énormément de biais compte tenu du caractère intrinsèquement mouvant et aléatoire d’une vague. Et celle du freesurf, qui consiste en la découverte de nouvelles manières de surfer et de raconter des histoires. Rien qu’en Europe, il y a énormément de vagues qui ne sont pas connues et énormément de communautés et de pratiques du surf qui diffèrent culturellement. Le surf est un prétexte pour aborder des problématiques plus larges comme par exemple la place des femmes dans la société ou la dégradation de l’environnement mais aussi raconter des histoires, se questionner sur le monde qui nous entoure. À chaque voyage, c’est l’occasion de passer plus de temps sur place, d’être là au bon endroit et au bon moment et de vivre une expérience vraiment immersive, contrairement à l’impératif de temps de la compétition. Et en plus, c’est une autre vision du monde beaucoup plus coopérative, beaucoup plus dans l’échange, dans la bienveillance, dans le partage et dans le fun.
Quelle est votre vision du sport de demain ?
Marie Chauché : Ce sont des réflexions qu’on a au sein du collectif “Athletes for Science”, au Climate Sport Camp ou que plusieurs associations sportives ont. La redéfinition de la performance sportive, c’est l’idée que ça ne peut plus se limiter à des performances individuelles classiques comme on a connu, mais qu’on doit introduire de nouvelles règles. De toute façon, le sport ne fonctionne qu’avec des règles. Alors pourquoi ne pas inclure des règles qui permettraient de respecter les limites planétaires ? En tant que sportifs, ça nous paraît complètement cohérent et on est prêt à les accepter. Ça doit aussi se faire de manière démocratique pour que les personnes qui habitent plus loin, qui ont besoin de se confronter au niveau international puissent aussi être incluses. Donc ça demande des réflexions mais je pense que les solutions existent aujourd’hui. Il faut juste nous donner cet espace pour faire des propositions.
Également, avec la redéfinition des grands événements internationaux, c’est toute la géopolitique du sport qui est en jeu. Est-ce qu’on cautionne encore d’avoir des événements internationaux dans de nouveaux endroits chaque année, qui demandent des milliards d’investissements, engendrent des conséquences humaines et environnementales dramatiques ? Est-ce qu’en tant qu’athlètes on veut porter ces valeurs-là ? On est vraiment beaucoup à se questionner là-dessus.
Finalement, redéfinir un milieu sportif, c’est dépasser la compétition à tout prix pour aller vers des modes de pratique plus collaboratifs. C’est pourquoi je pense que le plus grand axe est l’éducation. Il m’arrive d’animer des Fresques du Climat. Je me souviens d’un moment particulièrement émouvant et illustrateur lors d’un atelier auprès de sportives de haut niveau, notamment issues de la montagne. Ces dernières avaient bien sûr entendu parler du changement climatique mais cela restait quelque chose d’assez abstrait dans leur mode de vie, notamment les déplacements pour se rendre à des compétitions aux quatre coins de la planète. Et là, elles se rendaient compte que ces pratiques étaient à l’origine même de la destruction du support de leur passion, les glaciers. L’éducation a vraiment son rôle à jouer mais c’est pas seulement au niveau individuel qu’on changera les choses. Je pense que ça se fera aussi au niveau collectif avec des décisions politiques fortes. À nous de nous appuyer sur les valeurs d’entraide et d’équipe que véhicule le sport pour construire sa transition écologique.