Et si l’aventure ne se trouvait pas à l’autre bout du monde ? Comment avoir la sensation d’aller loin sans partir loin ? Des Grands Causses à Leucate, des Cévennes aux Pyrénées, questionnements sur notre façon de voyager, notre pratique du sport et la découverte de nos territoires.

Par Michaël Ferrisi, avec les contributions d’Azaïs Perronin, Florian Fiquet et Sanaga.

Toulouse

Elle pose un pied sur le tarmac et contemple avec des yeux humides ce qui devait être son avenir, ce qui devient instantanément son passé. Elle en est désormais sûre : c’était son dernier vol, son dernier atterrissage.

Depuis son cockpit, Leila a vu défiler des montagnes, des océans et des villes qui s’étendaient chaque jour davantage et ne dormaient jamais. Elle a été stupéfaite par les incendies géants au Canada, en 2023. Elle a vu des paysages entiers séchés, transformés. Elle a entendu, aussi, des passagers témoigner, des collègues se questionner, des scientifiques alerter. Petit à petit, cette passion pour l’aviation, devenue son métier, s’est naturellement effritée. Jusqu’à tout quitter. Ce vol Montréal-Toulouse est le dernier qu’elle pilotait.

À l’aéroport, une amie l’attend. Elle aussi aime partir, courir, marcher, grimper, nager prendre le large. Pour Leila comme pour Zoé, le sport est omniprésent, toute l’année. Lors d’une sortie running au bord du Canal du Midi, plusieurs mois plus tôt, ces deux Toulousaines constataient avec un brin de fatalisme leur meilleure connaissance de certaines forêts américaines, des reliefs suisses ou du littoral portugais que de leur propre région. Elles s’étaient quittées sur une promesse, celle de parcourir, dès leurs prochaines vacances, ces grands espaces qui les entourent, et de continuer à dépasser leurs limites sans dépasser celles de la planète.

Quelques jours plus tard, un défi lancé par l’aventurier Florian Fiquet (voir vidéo) apparaît sur leurs écrans : faire le tour de l’Occitanie en mobilité douce et réaliser plusieurs défis sportifs avant de le rejoindre dans les Pyrénées, sur les traces d’un glacier disparu.

Les pièces du puzzle s’assemblent : voyager, découvrir, faire du sport, s’émerveiller et ne pas abimer. Aller loin sans partir loin, avec deux sacs, deux vélos, une carte et une bonne dose de curiosité.

L'aventure pouvait commencer.

CHAPITRE 1

Voyager autrement

© Emmanuel Grimault / Région Occitanie

En train jusqu'à Millau

Pendant longtemps, Leila et Zoé pensaient que le voyage commençait une fois arrivées à destination. Ce matin-là, lorsqu’elles montent dans le train à Toulouse, direction Millau, l’aventure débute dès les premiers mètres parcourus. Leila ne connait pas grand-chose de sa région alors elle découvre à peu près tout. Ce qu’elle a survolé tant de fois défile maintenant lentement sous ses yeux. Elle observe la campagne tarnaise, les reliefs aveyronnais, les clochers, les champs de tournesols puis, avec beaucoup de chance, s’émerveille sur une harde de chevreuils. Le voyage a changé de rythme et de sens. 

Pour parcourir ces 200 kilomètres, il leur faudra près de quatre heures, autant qu’un vol entre Paris et les Canaries, se souvient Leila. Ce n’est par contre pas le même coût pour la planète. Le trajet jusqu’à Millau n’a consommé que 8,39 kg de CO2, quand un simple aller pour les Canaries en aurait généré 240 kg. Le coût pour le portefeuille est tout aussi différent. Ce trajet leur a coûté un euro chacune. En Occitanie, les trains régionaux sont proposés à ce tarif le premier samedi et dimanche de chaque mois – et même tout l’été pour les jeunes. Zoé connaissait l’astuce. Elle a construit leur itinéraire autour de cette offre. Une contrainte ? Plutôt un prétexte pour ralentir et laisser le calendrier dicter un autre tempo.

Les deux copines arrivent et découvrent enfin les Grands Causses qui jonchent la ville de Millau. Après un petit échauffement en kayak sur le Tarn, elles marchent jusqu’à la cascade de Creissels : un pur joyau. Plus tard, elles se promènent à vélo sur le plateau du Larzac avant, le lendemain, de relever le défi de Florian Fiquet en se rendant dans les gorges du Tarn, pour une journée d’excursion en canyoning. Défi relevé. Les activités sportives sont partout, avec moins de CO2 et d’euros dépensés, avec un émerveillement et un dépaysement intacts. Et toujours cette même sensation d’être loin sans partir loin.

Cascade de Creissels

© Michaël Ferrisi

Le plateau du Larzac

© Noémie Calmels

Les gorges du Tarn

© Remi Fabregue

CHAPITRE 2

Se dépenser sans déranger

© Domaine d'Anglas

Un trail dans les Cévennes

Le réveil sonne bien avant le lever du soleil pour les deux toulousaines, qui participent ce matin à une course de trail dans le Gard – le deuxième défi proposé par Florian Fiquet. Dans quelques heures, les sentiers cévenols retrouveront leur calme. Pour l’instant, ils s’apprêtent à accueillir quelques milliers de trailers venus de toute la France. Le lieu de départ grouille d’agitation : les coureurs s’échauffent et se préparent, les bénévoles s’affairent et peaufinent. Dans quelques minutes, le silence des sentiers forestiers laissera place aux applaudissements, aux encouragements et aux battements de milliers de chaussures.

Au départ, le spectacle est saisissant. Zoé se réjouit de voir autant de sportives et sportifs choisir de passer leur week-end dehors, près de chez eux et au cœur des Cévennes, plutôt que derrière un écran ou à l’autre bout du monde. Le trail est devenu une pratique sportive particulièrement en vogue, mais il s’agit aussi d’une invitation à découvrir des territoires, à faire vivre des villages, à rencontrer celles et ceux qui les habitent. Pourtant, en observant cette masse de coureurs disparaître devant elle sur les sentiers, Zoé et Leila se questionnent : cette nature est-elle vraiment prête à les accueillir aussi nombreux ? La réponse n’a rien d’évident.

Autour du Mont Aigoual, les deux copines traversent l’un des espaces naturels les plus remarquables de France. Le cœur du Parc national des Cévennes y protège une mosaïque de forêts, de landes, de tourbières et de vallées, où plus de 2 400 espèces animales vivent, avec une flore d’une richesse rare. Une bonne partie de ce territoire relève aussi du réseau européen Natura 2000, qui veille sur certains des habitats et des espèces les plus fragiles du continent.

Ces classements ne font pas de ces paysages des sanctuaires fermés. Ils rappellent juste qu’un sentier, une prairie ou une zone humide tient sur un équilibre qu’on ne voit pas toujours et qu’il faut absolument respecter. Ouvrir ces paysages aux sportifs, c’est une belle occasion de les faire connaître, de sensibiliser à leur protection, à condition que chacun – organisateurs, bénévoles, coureurs – respecte une règle simple : ne rien laisser derrière soi, à part la trace de ses pas sur les sentiers balisés.

Les organisateurs font tout pour protéger ces vallées, ces montagnes et ces forêts. Ils tentent de limiter les impacts sur la biodiversité, leurs émissions de CO2 et le volume de participants. Comme d’autres, ils savent qu’un trail ne vaut que par les paysages qu’il traverse. Les préserver, c’est s’assurer que d’autres viendront, demain, s’y émerveiller à leur tour.

Et si demain, le tourisme sportif était la porte d'entrée de nos territoires ?

Azaïs Perronin s'interroge, avec Jean Pinard, consultant en progrès touristiques, sur le tourisme sportif de demain, dans un monde plus chaud. Un tourisme intimement lié à des territoires plus accessibles.

“En cette chaude journée de juillet du milieu du XXIème siècle, des randonneurs arrivent au bout du sentier. C’est ici, à 1200m d’altitude, qu’ils passeront la nuit. Leur sac compote le matériel nécessaire, pas plus. Les tentes et les réchauds les attendent déjà. Entretenus par le parc naturel, ils sont installés pour quelques jours avant de retrouver les étagères de la maison du bivouac. “La démocratisation des activités de pleine nature est un sujet de société qui s’accompagne, qui suppose des aménagements”, estime Jean Pinard.”

Et si demain, le tourisme sportif était la porte d'entrée de nos territoires ?

CHAPITRE 3

En famille

© Gautier Pfeiffer / Unsplash

La quiétude sur les bords du Salagou

Après les gorges du Tarn et le vacarme joyeux du trail, c’est un tout autre paysage que découvrent Leila et Zoé en posant enfin leurs vélos au bord du lac du Salagou. Le rouge de la ruffe tranche avec le vert des Cévennes. Sur les bords du lac, les cris des enfants qui courent et le bruit de l’eau qui éclabousse ont remplacé les encouragements et le chronomètre.

Un couple d’amis, Teddy et Amandine, les attend avec leurs enfants, de 8 et 5 ans. Ce sont leurs premières vacances dans leur propre région, une décision prise au printemps, aussi curieux que contraints, en voyant le prix d’autres destinations lointaines grimper. Ils l’avouent, un peu gênés : ils ont longtemps pensé que voyager “responsable” était une affaire de jeunes gens entraînés, débrouillards, seuls, ou de familles aisées. Eux n’avaient rien de tout ça. Juste l’envie d’essayer de partir à vélo, et la peur tenace que leurs enfants trouvent le temps long.

Leila et Zoé se regardent dans un sourire. Elles sont deux adultes motivées, rodées à l’effort, libres de leur temps et de leurs mouvements. Teddy et Amandine avancent avec deux enfants, un budget plus serré et aucune habitude de ce genre de vacances. Le sport-nature, pour eux, ne pouvait pas ressembler à un pari. Il fallait trouver autre chose. Ils l’ont trouvé au lac du Salagou. Un paddle loué à l’heure, quelques brasses, une courte balade en VTT… Rien d’extraordinaire, rien de trop sportif, mais une journée entière passée dehors, pour quelques petits euros, à quelques dizaines de kilomètres de chez eux seulement.

Ce n’est pas simple tous les jours, souffle Teddy. Il a fallu ralentir, improviser, accepter que les journées ne s’enchaînaient pas comme sur un dépliant touristique, accepter de s’ennuyer, parfois. Le soir venu, quand le soleil teinte le lac d’orange et que l’aîné apprend à sa sœur un jeu qu’il vient tout juste d’inventer, quelque chose se dénoue. 

La sobriété n'est pas une privation, elle est simplement un autre point de vue.

Elle est une autre organisation. Leila jette un coup d’œil autour d’elle. Personne, sur cette rive, ne regarde son téléphone. Sauf elle, qui découvre sur les réseaux sociaux les aventures de Florian Fiquet, son tour du Monde en France, ses vidéos au sein des parcs nationaux… Elle lit aussi le récit d’une famille partie quatre mois en train à travers l’Europe et qui ne prend plus l’avion depuis un déclic en 2019. Elle pensait découvrir une aventure hors norme, difficilement duplicable. Mais elle finit par comprendre que tout le monde peut s’approprier ce type de voyages, à sa mesure.

Le tour du Monde en France de Florian Fiquet

“Le nom ? Il est là pour interpeller” explique l’homme aux 150 000 abonnés sur Instagram. Après avoir parcouru 300 kilomètres dans les glaciers des Pyrénées en 2024 pour sensibiliser à leur disparition, Florian Fiquet est revenu en 2025 avec un nouveau défi. Il l’a baptisé : le Tour du Monde en France.

L’objectif ? Sensibiliser à l’empreinte carbone du tourisme sur la nature. En 2019, les émissions de gaz à effet de serre du tourisme représentaient 9 % du total. Avec son aventure, l’aventurier Sport Planète MAIF, Florian Fiquet, a souhaité “proposer un autre récit du tourisme et de l’aventure. Prendre le contre-pied de ce qu’on nous vend aujourd’hui, que le voyage, c’est aller toujours plus loin. C’est presque l’avion qui définit si le voyage est bien ou pas.”

Bien que le nom de son projet puisse paraître ambitieux, voire provocateur, il maintient. “Dans le Cantal, j’ai découvert des grandes steppes entourées de volcans, qui rappellent un peu l’Asie Centrale, d’où le nom de cette première étape. On retrouve des immensités et on se croirait en Mongolie ou au Kazakhstan. Je n’avais jamais vu ça !” Un émerveillement possible à quelques heures de chez nous et accessible en train. Une manière aussi de répondre à la croyance populaire qu’il n’est pas possible de se dépayser en restant dans le même pays. 

CHAPITRE 4

Naviguer les yeux ouverts

© Decathlon Outdoor

Glisser sans abîmer

Après le calme du Salagou, l’arrivée à Leucate est un petit choc. Il y a un monde fou, les parkings débordent, le brouhaha recouvre le bruit du vent pourtant appuyé en ce début d’après-midi. Leila et Zoé cherchent un coin pour poser leurs vélos, près du club où les attend Nathan, moniteur depuis 12 étés.

Aucune d’elles n’a déjà touché à une planche à voile. Nathan les rassure d’un sourire : ici, tout le monde tombe avant de tenir debout. Pendant qu’il s’occupe des derniers préparatifs, il égrène ses consignes : ne pas couper par la zone balisée à l’est, où les herbiers repoussent doucement depuis 3 ans, garder ses distances avec les petits groupes d’oiseaux, éviter de racler le fond dans les passages les moins profonds. En somme, ne rien dégrader. Ce ne sont pas ses propres règles, mais celles qui permettent de protéger l’étang et sa biodiversité.

Les premières minutes sur l’eau sont un joyeux désastre. Leila avale une gorgée d’eau à peine salée dès la deuxième tentative, Zoé part à la renverse sous le regard mi-amusé mi-attendri de Nathan. Impossible de penser à autre chose qu’à tenir debout pendant de longues minutes.

C’est en reprenant enfin leur souffle qu’elles remarquent ce couple, voisin de leurs préparatifs, qui s’affaire toujours sur le ponton. Depuis un bon quart d’heure, ils recommencent la même scène : planche calée entre les jambes, sourire figé, un bras qui tient le téléphone à bout de bras, l’autre qui tient la voile. Ils n’ont pas encore touché l’eau. Zoé pouffe, puis se tait presque aussitôt, un peu gênée. Elle repense à ce réflexe tenace de dégainer son téléphone pour montrer la vie qu’elle mène sur ses réseaux sociaux. Elle n’est pas certaine de valoir tellement mieux.

Nathan a suivi son regard, il connaît bien la scène. Ce spot est devenu un décor avant d’être un lieu de pratique. Des visiteurs viennent chercher la photo du coucher de soleil entre deux voiles colorées, repartent une heure plus tard sans avoir vraiment expérimenté quelque chose, sans savoir qu’ils photographient une des plus grandes lagunes protégées du littoral. Ils ne cherchent pas à connaître, ils consomment et cherchent à faire la photo qui les a menés jusqu’ici, comme si cet étang était une simple case à cocher.

Les deux amies ont repris une deuxième heure de session en fin d’après-midi. Leila tient enfin debout, l’étang défile sous ses yeux. Elle ressent une sensation de liberté jamais connue auparavant. Elle n’avait pas eu besoin de faire des milliers de kilomètres pour ça, et elle n’avait pas besoin de publier quoique ce soit pour s’en satisfaire.

Découvrez "Des vagues et des rêves"

Plongée dans la relation intime entre sport et océans, dans “Des vagues et des rêves”, le tout premier documentaire digital Ecolosport Inspire, avec les participations d’Arthur Le Vaillant (voile) et Flora Artzner (wingfoil).

L'oeil de Sanaga

CHAPITRE 5

Sur les traces du glacier disparu

© Théo Ballet / Shutterstock

Le grand final

De Leucate, Leila et Zoé reprennent le train. Un TER jusqu’à Lourdes, comme un retour aux sources : la fenêtre, le paysage qui défile, ce même rythme lent qui a ouvert leur voyage, quelques semaines plus tôt. Sauf qu’aujourd’hui, plus rien ne les surprend vraiment. Elles ont appris à regarder et à attendre. À Lourdes, elles enfourchent leur vélo. La route grimpe doucement mais sûrement vers Gavarnie, les reliefs se resserrent, l’air change. Adieu les étangs et les Causses : place aux sommets. En fin d’après-midi, sur les hauteurs, elles croisent à peine quelques marcheurs et autres cyclistes. La saison a basculé, les foules de l’été sont ailleurs, et ce vide leur va bien. Épuisées et émerveillées à la fois, elles arrivent enfin à Gavarnie.

Le lendemain, direction la Brèche de Roland. La randonnée n’a rien d’extrême sur le papier. L’altitude, le dénivelé et la chaleur en font néanmoins une vraie épreuve, à laquelle il faut être préparé. C’est le dernier défi de Florian Fiquet, qu’elles s’apprêtent enfin à rejoindre. En montant, elles guettent les traces d’un quelconque glacier. Hélas, ici, il n’y en a plus. Ces géants de glace fondent partout sur le globe, encore plus rapidement en Europe. Soudain, Florian Fiquet se dresse, au loin, devant elles. Il les attend au sein même de la Brèche de Roland, comme promis. Voilà plusieurs semaines qu’il suit leur périple. Peu de mots suffisent pour se comprendre : ce sourire fatigué, ce même vertige face à ce paysage somptueux.

En ouvrant leur gourde au milieu de la brèche, Leila et Zoé mesurent le chemin parcouru. L’émotion est palpable. Des Grands Causses à Leucate, des Cévennes à cette brèche pyrénéenne, elles n’ont pris ni avion ni voiture. Elles n’ont rien laissé de côté : ni le sport, ni la découverte, ni l’émerveillement. Un parcours de canyoning dans les gorges du Tarn, un trail engagé dans le Gard, une initiation au windsurf sur un étang protégé, puis cette randonnée jusqu’à un glacier disparu : le dépaysement a été total, la fatigue aussi, mais jamais elles ont eu l’impression de renoncer à quoi que ce soit.

Le défi lancé par Florian, quelques semaines plus tôt, ressemblait presque à une provocation. Assises entre ces immenses parois, il ressemble surtout à une évidence : 

il n'est pas nécessaire d'aller loin pour aller vraiment quelque part.

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