Engagé dans différentes luttes écologiques et sociales, Alexandre Duparc, cardiologue spécialiste du sport se montre alarmiste à propos des impacts du réchauffement climatique sur la santé cardiaque des sportif(ve)s.
Praticien hospitalier au CHU de Toulouse avec la double spécialisation rythmologie et cardiologie du sport, Alexandre Duparc est également un sportif accompli – pratique du tennis, triathlon, randonnée, ultratrail et cyclisme longue distance – en pleine réflexion sur les vertus de la compétition et du sport à haute intensité. Ses engagements sociétaux et environnementaux, sur la thématique des inégalités d’accès au soin ainsi qu’au sein de l’ATECOPOL (Atelier d’écologie politique) et de Scientifiques en Rébellion sont sans nul doute à l’origine de ses interrogations. Conscient des crises écologiques en cours et à venir, il ne prend plus l’avion et a adopté un régime végétarien depuis plusieurs années. Pour Ecolosport, le cardiologue nous détaille ses combats, l’impact des dérèglements climatiques sur la santé cardiovasculaire des sportifs ou encore sa vision du sport dans un monde qui ne cesse de se réchauffer.
Ecolosport : Vous êtes notamment membre de Scientifiques en Rébellion, pouvez-vous nous présenter cette association et pourquoi l’avoir rejoint ?
Alexandre Duparc : C’est un collectif de chercheur(se)s pluridisciplinaires, majoritairement universitaires, qui questionne la place et la responsabilité de la recherche face aux crises environnementales et climatiques. Il y a une dimension pragmatique avec une volonté de réaffirmer l’urgence de la situation, dénoncer l’immobilisme des dirigeant(e)s politiques mais également d’une partie de la communauté scientifique. Nous essayons de réfléchir à des solutions pour réorienter le secteur de la recherche avec un objectif de tendre vers une société plus juste, plus respectueuse du monde vivant et des générations futures. Les actions peuvent aller jusqu’à la désobéissance civile, ce qui me paraît adapté au vu du contexte alarmant dans lequel l’humanité se trouve. Compte tenu des liens étroits entre la santé et la dégradation de l’environnement, rejoindre une telle organisation m’est apparu comme une évidence.
Je suis en effet atterré par le manque de considération pour ces questions vitales, parfaitement connues et pourtant reléguées derrière des considérations économiques et politiciennes. Il faut se rendre compte que les décisions néfastes pour le climat et l’environnement (lois Duplomb, Omnibus, recul sur les énergies fossiles…) le sont également pour l’être humain. L’explosion des incidences d’obésité, de certains cancers, de l’infertilité en sont des exemples. Je veux aussi souligner l’importance de la santé mentale. Notre société consumériste, normative et idéaliste ne rend pas les gens heureux, c’est un fait, notamment pour les jeunes générations dont le taux de pathologies mentales m’effraie.
Le modèle américain de dérégulation sur le plan environnemental, économique et social semble enviable pour certain(e)s, mais il faut prendre conscience de sa face cachée. On peut citer, par exemple, les problèmes d’accès au soin pour les revenus les plus modestes ou encore la baisse de l’espérance de vie qui contraste avec l’impression de toute puissance que veulent donner les transhumanistes de la tech. Tant pour la question environnementale que sanitaire, je pense qu’il faut se méfier du techno-solutionisme et notamment l’idée que la science trouvera toujours une réponse aux problèmes qu’elle contribue parfois à faire émerger. Outre le caractère très hypothétique de ces réponses, elles ont le grand tort de raisonner en silo (la décarbonation sans intégrer les autres limites planétaires et les questions sociales) et de ne pas chercher à combattre les racines des problèmes mais à gérer seulement leurs conséquences.
Dans un rapport du WWF datant de 2021 sur la pratique sportive dans une France à +2°C et +4°C, sont notamment pointés les risques cardiovasculaires pour les pratiquant(e)s, pouvez-vous nous expliquer pourquoi sont-ils accrus ?
En ce qui concerne le système cardiovasculaire, il faut savoir que toute activité sportive, même chez les sujets sains, induit un stress temporaire et donc un risque. Mais à la longue, la répétition de ces efforts fait baisser le risque global. La question est donc de limiter autant que possible tous les facteurs qui vont majorer ce sur-risque ponctuel. La chaleur en fait partie. En pratique, on considère que la pratique sportive au-delà de 32°C n’est plus raisonnable. Du fait du réchauffement climatique lié aux activités humaines (surtout de la minorité la plus riche), le nombre de jours au-dessus de cette valeur va être croissant. Mais il faut également comprendre que la température n’est pas le seul facteur à prendre en compte. Il est également nécessaire d’intégrer le taux d’humidité, la présence de vent, le taux de radiation solaire tout comme l’altitude, le type de sport ainsi que la pollution (particules fines, ozones…).
En soit, une acclimatation progressive à la chaleur permet de limiter les conséquences dangereuses. Dans ces conditions, le système cardiovasculaire va, chez le sujet indemne de pathologie, être longtemps préservé et d’autres organes vont souffrir bien avant lui à savoir les muscles (crampes), les reins, dont le dysfonctionnement va entraîner une accumulation de déchets, le tube digestif et le foie, ainsi que le cerveau avec des troubles de la conscience voire des convulsions. Il est donc impératif, en cas d’apparition des premiers signes, d’arrêter ou de faire arrêter l’effort, et d’entreprendre les mesures adéquates telle que le refroidissement en urgence. Chez le sujet sain, l’arrêt cardiaque sera la résultante d’une défaillance des autres organes et non le premier signe. Par contre, chez le sujet présentant une maladie du cœur, la chaleur peut rapidement entraîner une décompensation ou un accident.
Je veux également évoquer le dopage et l’automédication qui sont des éléments aggravants. La plupart des produits dopants ont des effets délétères sur le système cardiovasculaire via la modification de la structure cardiaque et l’augmentation du travail du cœur, de la pression sanguine artérielle et de la viscosité du sang. En cas de stress thermique, se doper est incontestablement un facteur péjoratif. Il en est de même pour l’automédication. Le paracétamol ou les anti-inflammatoires non stéroïdiens voient leur toxicité, hépatique pour le premier, rénal pour les seconds, majorée en cas de déshydratation avec des conséquences potentiellement gravissimes.

Parlez-vous de ces risques avec les sportif(ve)s que vous côtoyez ? Quelles sont leurs réactions ?
Dans le cadre de mon activité professionnelle, je vois essentiellement des sportif(ve)s, parfois des athlètes de très haut niveau, qui ont eu un problème cardiologique et pour lesquel(le)s il faut envisager de modifier les modalités d’une reprise de la pratique sportive. Ils et elles sont donc très réceptif(ve)es à ce que je dis car nous sommes souvent proches de la découverte de la maladie ou de l’accident cardiaque. Je mentionne toujours les 10 règles d’or du Club des Cardiologues du Sport qui insistent notamment sur la nécessité de ne pas faire d’activité physique en pleine chaleur (au dessus de 32°C). Ce point est d’autant plus important dans le cadre de pratiques en extérieur, principalement dans un contexte d’ultra-endurance où les conditions climatiques peuvent être extrêmes et où s’ajoutent la fatigue ainsi que les questions d’alimentation et de déshydratation.
Malheureusement, je ne suis pas du tout sûr que cela soit suivi une fois le retour en club, notamment pour les athlètes qui font des compétitions. J’avoue avoir moi-même participé à des ultra-trails et à des cyclosportives sous des températures dépassant parfois les 40°C. C’est dans ces conditions qu’il faut savoir éviter la catastrophe, en s’hydratant, en prenant de longues pauses, en revoyant à la baisse ses objectifs, voire en sachant abandonner quand les conditions semblent trop dures. Aucun temps, aucun t-shirt finisher (souvent plein de polluants éternels – PFAS !), aucune place sur le podium ne vaut un accident grave, voire un décès. Pour le très haut niveau, on constate malheureusement que la santé des athlètes peut passer après d’autres considérations, entre-autres économiques. Sinon, Il n’y aurait pas eu de Coupe du Monde au Qatar ou prochainement au Mexique et certains états américains en plein mois de juillet par exemple.
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Est-ce que les sportif(ve)s amateur(rice)s sont plus exposé(e)s que les professionnel(le)s dans leur pratique (hors suivi médical plus poussé pour les second(e)s) ?
Les sportif(ve)s de très haut niveau bénéficient souvent d’un encadrement spécifique avec la mise en place d’entraînements structurés intégrant une acclimatation via, par exemple, des pièces d’entraînement en condition de chaleur. Tout est optimisé : alimentation, hydratation, sommeil, etc. Ils et elles ont accès à du matériel performant, voire des installations climatisées pour s’entraîner quand les conditions sont défavorables. Mais il faut prendre en compte les côtés négatifs avec le poids des résultats, l’aspect économique qui va inciter les athlètes et les staffs à pratiquer dans des contextes parfois extrêmes et dangereux pour la santé alors que cette pression existe moins chez les amateurs… Quoique l’impact de la reconnaissance sociale, notamment, peut également les pousser à en faire toujours plus pour ne pas dire trop. Les sportif(ves) lambda pratiquent donc souvent dans un environnement et avec des conditions moins favorables. Et puis, ils sont également soumis à des enjeux sociaux, des obligations professionnelles et/ou personnelles qui ne permettent pas de choisir les horaires les mieux adaptés pour pratiquer.
Malgré votre scepticisme, des solutions technologiques vont-elles pouvoir pallier ces risques ?
Malheureusement oui. On va, par exemple, pouvoir construire des enceintes sportives climatisées. C’est un exemple flagrant de la mal-adaptation puisqu’en luttant contre les conséquences du dérèglement climatique pour une poignée d’individus, on va l’aggraver pour le plus grand nombre ! Et puis j’imagine qu’un jour, certains influenceurs envisageront de traverser la vallée de la mort avec des systèmes de climatisation portable pour faire le buzz ! Dans un scénario dystopique, imaginons aussi de la thérapie génique pour rendre l’humain (ou les plus riches d’entre eux) plus tolérant aux températures extrêmes. Certains transhumanistes doivent déjà y réfléchir, j’en suis sûr, en même temps qu’ils construisent des bunkers climatisés au cas où !
Plus sérieusement, il faut penser d’abord aux règles simples. Il faut éviter de pratiquer des exercices physiques d’intensité soutenue et prolongée aux heures les plus chaudes, privilégier les entraînements en salle, porter des vêtements clairs et longs, utiliser de la crème solaire, s’hydrater correctement (eau et électrolytes)… Et puis comme pour le massage cardiaque, il faut une éducation du plus grand nombre dans le milieu sportif aux gestes de premiers secours.
Mais c’est imparable, l’évolution climatique va augmenter la fréquence de survenue des accidents. Sur le plan technique, il existe des outils qui permettent de reproduire des conditions de chaleur, d’humidité ou d’altitude, à visée d’exploration et de prédiction mais également d’acclimatation. Ils sont évidemment réservés aux professionnel(le)s et aux personnes les plus aisées. Il est probable que des outils de santé connectés pourront aider à prévenir les signes de surchauffe plus efficacement que la dérive de fréquence cardiaque qui est un marqueur tardif et non spécifique. Un exemple est l’utilisation actuelle de capteurs de température inclus dans des gélules ingérées par des athlètes qui permettent de déterminer le profil de dérive de la température corporelle interne (indicateur de référence pour évaluer le risque sanitaire en lien avec une augmentation de la température corporelle). La surveillance est effective jusqu’à ce que la gélule soit évacuée par le tube digestif.
Cependant, il serait tellement plus pertinent d’essayer de limiter l’impact du réchauffement plutôt que s’émerveiller devant des outils technologiques qui ne règlent pas le fond du problème. Les sportif(ve)s ont une part de responsabilité vis à vis de la crise climatique, notamment avec les trajets en avion mais aussi l’alimentation, les équipements, les collaborations avec certains sponsors. Sur ce dernier point, on a vu les polémiques liées au partenariat de Dacia sur l’UTMB ou celui de TotalÉnergies avec la Coupe du Monde de Rugby ou la Coupe d’Afrique des Nations si on se cantonne aux événements internationaux.

De votre point de vue de scientifique, comment imaginez-vous le sport dans une vingtaine d’années ?
Je pense qu’il faut élargir un peu la focale. Dans un monde à +2°C voire + 4°C, j’ai bien peur que le sport ne soit plus la priorité. Regardons le bilan annuel du Lancet (revue scientifique médicale britannique, ndlr) sur le changement climatique en Europe ou les scénarios élaborés par Météo France. On va assister à une progression des problèmes sanitaires liés aux pics de chaleur certes, mais pas que. On annonce une augmentation des pathologies infectieuses, des problématiques entraînées par les catastrophes climatiques (feux de forêt, sécheresses, inondations), des pénuries alimentaires et en eau, une explosion des phénomènes allergiques. Comment envisager de faire du sport dans ces conditions ? Et pour élargir encore un peu plus, peut-on imaginer pousser notre organisme vers la haute performance dans un environnement toxique, avec un air pollué, une eau et une alimentation contaminées aux pesticides et aux perturbateurs endocriniens ? Il faut aussi intégrer l’augmentation de certaines pathologies, clairement en rapport aux mêmes mécanismes structuraux favorisant l’élévation des températures. Faire de l’activité physique ou du sport en état d’obésité, avec un diabète, un asthme, sous chimiothérapie, c’est possible et même souhaitable, mais ça demande une adaptation voire un encadrement. Ce contexte sera-t-il disponible et accessible pour tout le monde ? Ainsi, je pense que pour la majorité d’entre nous, la pratique sportive sera rendue difficile par l’aggravation des problèmes environnementaux et climatiques voire complètement hors de propos face à des soucis beaucoup plus pragmatiques.
Il y a quelques semaines, avant les émeutes, il n’y avait pas d’eau à Téhéran. Est-ce que vous pensez que les habitant(e)s étaient préoccupé(e)s par les 5 heures d’activités physiques hebdomadaires recommandées par l’Organisation Mondiale de la Santé ? Plus près de nous, dans les Pyrénées-Orientales ou dans l’Aude, les fontaines publiques qui permettaient de ravitailler cyclistes et trailer(euse)s sont désormais fermées. Et nous ne sommes pas en 2050 !
En revanche, le sport risque d’être réservé à une minorité qui aura accès à des installations climatisées, à de l’air purifié, des réserves d’eau. On verra les milliardaires faire leurs séances d’entraînement de type fractionné à 12km/h sur la même piste que les athlètes préparant les Jeux olympiques, s’ils existent toujours… À ce titre, les JO prévus en France en 2030 semblent passer complètement à côté de l’urgence de la situation. Nous sommes dans un déni complet et c’est une provocation à l’avenir de l’humanité d’organiser un tel évènement au beau milieu du massif alpin et de ses glaciers qui disparaissent. Enfin, j’ai également peur de l’ouverture complète au dopage, comme en témoigne le succès, du moins médiatique, des Enhanced Games. Ils incarnent la suite logique de la volonté de dérégulation la plus totale et du culte de la performance du spectacle au détriment de la santé humaine…
On a beaucoup parlé de sport avec des températures élevées, mais qu’en est-il pour la pratique dans le froid ou dans un air pollué ?
Le froid, sur le plan cardiaque, pose essentiellement une problématique d’augmentation de la dépense énergétique. À exercice constant, le système cardiovasculaire va donc être plus sollicité. Cela peut poser problème chez des patient(e)s atteint(e)s de pathologie cardiaque qui ne peuvent pas encaisser cette surcharge. Concernant l’adaptation, il est plus facile de se protéger contre le froid que contre le chaud. Schématiquement, il faut augmenter ses apports énergétiques, être correctement équipé et, là aussi, savoir revoir ses ambitions de performances à la baisse si besoin.
Pour la pollution, on est dans un tout autre champ. Contrairement aux températures extrêmes, notre corps n’a pas eu la possibilité d’apprendre à se protéger pendant des millénaires et l’humain est très sensible à ces agressions. Tous les sujets vont subir les conséquences mais les plus fragiles sont évidemment les plus exposés (malades, enfants et sujets âgés…). Sans entrer dans les détails, il faut savoir qu’il y a différents polluants (particules fines, SO2, NO2, monoxyde de carbone, ozone…) qui ont tous des effets à court, moyen et long terme et que l’activité physique par augmentation du travail respiratoire accroît leur pénétration dans le corps. Le risque d’accident aigü pendant l’activité physique est surtout respiratoire mais aussi cardiaque. Il a été démontré que l’activité physique chez des sujets sains restait bénéfiques y compris en contexte de pollution et doit donc être encouragée sauf chez les sujets fragiles. En revanche, si l’on peut, il est préférable de s’entraîner hors période de pics de pollution, à distance des grands axes routiers ou sites industriels, aux heures creuses pour le trafic. Quand je dis ça, je fais peser sur l’individu les conséquences de mauvaises politiques publiques, notamment en termes sanitaire et environnemental. Il est pourtant inscrit dans la loi qu’on a toutes et tous droit à un environnement sain ! Enfin, pour les accros du chronomètre, il faut vraiment retenir que le chaud, le froid et l’environnement pollué ont un impact négatif sur les performances.
Pour terminer, nous allons faire un pas de côté pour évoquer Anti-ciment, un roman que vous venez de publier aux éditions Les Impliqués. Quelle est la place du sport dans cet ouvrage ?
C’est un roman sur le monde de la cardiologie mais qui aborde des questions plus générales sur la santé, l’organisation des systèmes de soin, la réussite sociale. Le sport est bien présent, notamment car il sert de soupape de décompression voire d’exutoire au personnage principal face aux conditions de travail hyper intenses voire toxiques. C’est quelque chose que j’observe chez pas mal de patient(e)s. Il y a des bénéfices mais jusqu’à un certain point. Il ne faut pas que le surinvestissement dans le sport devienne une excuse pour ne pas se poser les bonnes questions. Parce que d’une part le mécanisme de compensation a ses limites et d’autres part, à la première blessure grave ou suite à une contre-indication, tout s’écroule.
> Lire : Anti-ciment, d’Alexandre Duparc







