Mardi 21 avril 2026, dans le cadre d’une conférence sur le thème “Sports de nature et décroissance” organisée à l’Université de Lausanne, le professeur des Universités Michel Desbordes aura l’occasion d’échanger avec le chercheur en économie écologique Timothée Parrique. Pour Ecolosport, le spécialiste du marketing sportif évoque sa vision d’un sport durable et décroissant.
Professeur des Universités, spécialisé dans le marketing, l’événementiel et l’économie du sport, Michel Desbordes transmets depuis plus de 30 ans à ses étudiant(e)s et aux lecteur(rice)s de ses nombreux ouvrages son savoir dans ces différents domaines d’activités. Ayant commencé à enseigner la comptabilité dans le secondaire au début de sa carrière, dans les années 90, le chemin n’était pas tout à fait rectiligne. C’est le hasard et une rencontre avec Gary Tribou qui va l’amener à concilier parcours professionnel et passion pour les pratiques sportives, via une thèse qu’il réalisera sur les stratégies d’innovation dans l’industrie du sport à l’Université de Strasbourg (sous la direction du Pr. Gilles Lambert). Puis, suite à une succession de plusieurs événements sur les dix dernières années, l’ancien élève de l’École Normale Supérieure a commencé à s’intéresser au sport durable, au point d’organiser le 21 avril prochain une conférence avec le chercheur en économie écologique Timothée Parrique sur le thème de « la décroissance dans les activités physiques de pleine nature ». Une notion qui peut paraître aller à contre-sens de l’engouement exponentiel pour ce type de pratiques.
Pouvez-vous nous expliquer votre cheminement vers la nécessité de rendre le sport plus responsable sur les enjeux sociaux et environnementaux ?
Durant une grande partie de ma carrière, je me suis principalement intéressé au marketing du sport, aux comportements des consommateurs et au sport business en général. J’ai longtemps vécu en région parisienne où, en parallèle de mes heures d’enseignement, je conseillais divers acteurs du secteur pour qu’ils augmentent leur chiffre d’affaires. J’étais très souvent à Roland-Garros, au Stade de France, je voyageais aux quatre coins du monde pour donner des cours, participer à des congrès ou encore assister à des événements d’envergure internationale, c’était intense mais passionnant. Mais en 2015, après quelques désillusions professionnelles, j’ai commencé à ressentir une certaine lassitude dans mes activités. Les attributions des Jeux Olympiques et Paralympiques d’été à Pékin en 2008, ceux d’hiver à Sotchi en 2014, où le dopage et la corruption régnaient, puis les Coupes du Monde de football en Russie (2018) et au Qatar (2022), m’ont amené au constat inquiétant que les compétitions sportives majeures sont de plus en plus accueillies par des États où les droits des humains et la démocratie sont bafoués, pour ne pas dire piétinés. Durant cette période, j’ai également eu l’occasion de co-encadrer la thèse de doctorat de Mathieu Djaballah sur la RSE dans le sport : une graine était plantée.
Puis est arrivé le confinement de 2020. Mon fils Antoine, étudiant ingénieur à l’École Centrale, est revenu vivre à la maison durant trois mois. Il me parlait depuis un certain temps de confrères économistes que je ne connaissais pas à l’époque, comme Timothée Parrique, ou de l’ingénieur aujourd’hui très médiatisé Jean-Marc Jancovici. Nous avons profité de cette période pour beaucoup échanger sur la crise climatique et sa volonté, à 23 ans et avec une carrière brillante à l’international qui lui tendait les bras, de ne plus jamais prendre l’avion, ce qui m’a amené à me poser beaucoup de questions et à apporter des changements dans mon quotidien. Par exemple, cela fait désormais 5 années que je n’ai pas pris la voie des airs pour me déplacer. Bien entendu, ce n’a pas été une décision simple à prendre car elle me coupe de certains privilèges tels que le fait d’enseigner à l’étranger. Mais je fais avec…
J’ai aussi écouté beaucoup de podcasts sur les enjeux climatiques et sociaux, au point de prendre un véritable coup au moral et de me sentir démuni face à l’ampleur et aux conséquences de ces crises. C’est en consultant un professionnel de santé que j’ai ouvert les yeux sur mon besoin d’être dans l’action pour ne pas sombrer dans l’éco-anxiété. En qualité d’enseignant et bénéficiant d’une petite communauté suivant mon actualité, je me suis dit que c’est là que j’aurais le plus d’impact. Au début, je me concentrais sur mes proches, mais j’ai vite compris que c’était peine perdue de vouloir les faire évoluer. Quand on ne veut pas agir, on trouvera toujours une bonne excuse. La clé pour moi était donc de me concentrer sur les jeunes, mes étudiants. Désormais, les sujets RSE sont intégrés directement dans mes différents cours. Par ce biais, j’essaye de leur montrer que l’on peut faire mieux.
Le sport business semble dans une sorte de gigantisme insatiable, ce qui paraît difficilement compatible avec les enjeux climatiques. Quel est votre point de vue ?
Je pense qu’on peut encore générer de l’argent tout en étant responsable mais sous condition de faire différemment. Prenons l’exemple de l’engouement autour de la course à pied. Il est tout à fait possible et même nécessaire d’organiser de grands rassemblements mais de façon locale. Imaginons un marathon de Paris avec une majorité de Parisien(ne)s ou celui de La Rochelle comprenant quasi exclusivement des participant(e)s de la région Poitou-Charentes. J’ai aussi en tête le marathon de Genève où la communication se fait uniquement en Français pour ne plus attirer de coureurs britanniques qui viendraient en avion. Inciter à avoir recours aux mobilités douces et partagées est une autre piste prioritaire.
A contratrio, on voit certaines grandes messes telles que les Coupes du Monde de Football qui sont dans une sorte de fuite en avant. La politique internationale de la FIFA est tout simplement catastrophique en matière d’empreinte carbone. Pour l’édition 2026, il y a un passage de 32 à 48 équipes qui vont disputer les matchs dans 3 pays avec des distances énormes et aucune solution pour se déplacer en train. Je pense qu’il faut des nouveaux récits pour embarquer le maximum de personnes. Par exemple, dans notre quotidien, il paraît plus pertinent que les responsables politiques proposent une multitude de solutions de transport en commun avec des tarifs avantageux plutôt que de vendre un maximum de voiture électriques à des prix exorbitants.
La question des sponsors est aussi à revoir. Les principaux investisseurs dans le sport sont des États avec des régimes dictatoriaux (Qatar, Chine, Russie, Arabie Saoudite…). Au-delà des problèmes démocratiques, les modèles économiques de ces pays sont essentiellement basés sur l’exploitation des énergie fossiles. Ils investissent massivement pour embellir leur image et se légitimer. Heureusement, on voit encore quelques signaux positifs en matière de démocratie telle que les villes de Munich, de Stockholm ou d’Oslo qui ont retiré leur candidature pour accueillir les Jeux suite à des refus en masse des citoyens.
Vous organisez le mardi 21 avril 2026 une conférence sur la décroissance dans les sport de nature dans les locaux de l’Université de Lausanne en compagnie de Timothée Parrique. Quelle est votre vision sur ce concept et pensez-vous qu’il soit envisageable dans notre secteur, de manière volontaire ?
Lorsque je vois la façon dont Timothée Parrique vulgarise la décroissance, je me dis qu’il y a plein d’actions adaptables facilement dans notre quotidien mais aussi dans le sport. Je prends mon exemple personnel. Lorsque je vivais sur Paris, je possédais une moto pour aller très vite et avoir trois journées en une. Le soir, quand je rentrais chez moi, je sautais sur mon vélo pour faire une sortie. Puis vint le jour où je me suis débarrassé de cette moto pour diverses raisons. Mes trajets sont devenus une combinaison de RER/métro et vélo. Je pédalais pendant 45 mn le matin puis idem au retour. À cela s’ajoutait des trajets quotidiens en transport en commun où j’en profitais pour lire, en redécouvrant le plaisir des romans. Plutôt que de le voir comme du temps perdu, j’ai accueilli ce ralentissement dans mes déplacements comme du temps de bien-être. Concernant ma sortie vélo nocturne, elle a été remplacée par les 1h30 parcourues de façon journalière dans le cadre de mes déplacements urbains. Surtout que les cyclistes parisiens ont aujourd’hui la chance d’avoir des aménagements de grande qualité. Certes, je pouvais enchaîner moins de rendez-vous professionnels mais j’avais plus de temps pour moi et c’est plutôt inestimable.
Si on se penche sur les grands événements sportifs en s’appuyant sur les JOP de Paris, ce n’était pas les Jeux de la décroissance mais certaines décisions allaient dans le bon sens, notamment au niveau des constructions de nouvelles structures qui étaient quasi nulles. Des efforts ont aussi été faits sur l’offre alimentaire plus végétalisée et en circuit-court ainsi que sur les transports en commun. Imaginons maintenant que 90 % des spectateur(rice)s soient venu(e)s en train et on se serait rapproché de la perfection en termes de baisse de l’empreinte carbone de l’événement. Souvent, je me dis que l’Euro 2020 aurait pu proposer un modèle très intéressant via ses sites répartis dans plusieurs villes d’Europe, sous condition que les accès aux enceintes aient été limités aux habitant(e)s du pays et aux spectateur(rice)s pouvant venir en train. Ici, aucune construction n’était nécessaire (stade, complexes hôteliers) et les déplacements en avion auraient pu être limités aux équipes et staff organisationnels.

Et selon vous, est-ce que le sport décroissant n’irait pas à l’encontre de la recherche de performance continue du sport ?
Le monde entier s’est construit dans un état d’esprit de croissance infinie. Prenons l’exemple du vélo, ce sport s’est développé dans de très nombreux pays et sur l’ensemble des continents. C’est plutôt positif de voir des coureurs venant d’Afrique ou d’Amérique du Sud. Le cyclisme féminin a également grandi et là aussi, c’est une très une bonne nouvelle. Le revers de la médaille, c’est qu’on va avoir des équipes plus nombreuses sur les courses et plus étoffées, ce qui engendre plus de déplacements et une nécessité d’aller chercher de l’argent. Malheureusement, dans le cas du vélo, on va retrouver majoritairement des États pétroliers ou des compagnies spécialisées dans les énergies fossiles (UAE, Total Energies, Astana, Bahrain, Al-Ula…). Dans tous les sports, il y a une nécessité à se poser des limites, que ce soit dans son expansion, hors pratique amateure, ou encore dans la recherche de performances. Je pense à la voile et aux courses au large qui nécessitent la construction de bateaux de plus en plus rapides et connectés mais dont la phase de construction reste très polluante avec une sorte d’obsolescence sur le court terme.
Si on revient sur les transports des spectateur(rice)s, la billetterie peut être la clé avec des avantages pour les personnes utilisant les transports en commun hors avion par exemple. Bien entendu, un(e) supporter(rice) venant d’Afrique du Sud ou de Chine va avoir plus de pouvoir d’achat et dépenser plus qu’un(e) local(e) qui ne mangera pas forcément au restaurant et rentrera chez lui ou elle le soir mais encore une fois, il paraît nécessaire de nous imposer des limites, de nous réinventer. Si on veut pousser le raisonnement à l’extrême en terme de décroissance, le CIO pourrait limiter l’organisation des JOP à 3-4 sites en Europe facilement accessibles en train (Londres, Paris et Berlin par exemple) mais cela irait à l’encontre de l’universalité et du pluralisme du sport. Ce n’est donc pas forcément une bonne idée. Tout comme, le toujours plus n’en est pas une non plus. Imaginez l’organisation d’un match de football international en Antarctique. Certes, ça ferait le buzz mais à quel prix sur plan environnemental et social ?
Pour finir, à quoi pourrait ressembler un sport de demain responsable selon vous?
Il y aurait plus d’événements permettant au grand public de participer aux côtés d’athlètes de haut-niveau. L’UTMB, bien que critiquable sur certains aspects, offre la possibilité à des sportifs(ves) amateur(rice)s de prendre la même ligne de départ que Kilian Jornet ou Courtney Dauwalter. Dans ce sens, les courses intégrant des participant(e)s virtuel(le)s peuvent être une solution, sous condition que les empreintes carbones et hydriques soient limitées. Je pense à Virtual Regatta où les joueur(se)s affrontent depuis leur canapé et en temps réel les meilleur(e)s skipper(use)s lors de leurs courses. En tant que passionné de vélo, je rêverais de me confronter à Tadej Pogačar avec mon home trainer durant sa participation au tour des Flandres.
Si on prend les grands événements, la co-organisation sur plusieurs sites avec une priorité donnée aux spectateur(rice)s locaux(les) pour la billetterie serait plutôt pertinent. Dans ce sens, pourquoi ne pas avoir proposé des Jeux Olympiques 2030 des Alpes Européennes avec la France, la Suisse, l’Italie, l’Autriche, l’Allemagne ? Encore une fois, faire plus local ou encore intégrer systématiquement des processus de décisions démocratiques sont des clés. Si on reste sur les questions de territorialité, quel est l’intérêt pour un(e) coureur(se) amateur(rice) de participer au marathon de New York, où il y a de fortes chances qu’il ou elle réalise un temps inférieur à son temps référence à cause du voyage ? Qu’il ou elle fasse celui de Paris, La Rochelle, Londres ou Genève. La distance, l’effort et la satisfaction d’être finisher resteront les mêmes.
Que le top 20 des athlètes soient sur la ligne de départ, certes, mais pour le reste, je ne vois plus l’utilité. Enfin, il semble nécessaire de développer la pratique pour tous(tes), le sport-santé, les activités nous permettant de nous rassembler et de nous reconnecter avec la nature.
> Pour suivre la conférence “Sports de Nature et décroissance” en ligne (mardi 21 avril 2026 à 19h), rendez-vous sur ce lien.







