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Pourquoi le sport doit refuser le sponsoring des pétroliers

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© Team TotalEnergies Pro Cycling
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La Coupe du Monde de rugby 2023 s’est achevé le week-end dernier, et cela marque aussi la fin du contrat de sponsoring entre la compétition et Total Energies. Le sport doit-il encore accepter le soutien financier de pétroliers si polluants ?

Qui aurait pu prédire la crise climatique ? Le club de Rome via le rapport Meadows en 1972, les membres du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) qui ont déjà publié 6 rapports depuis 1990, les géants pétroliers – dont Total Energies – qui avait publié un article en 1971 dans le magazine de l’entreprise dont est tiré l’extrait suivant : « Depuis le XIXe siècle, l’homme brûle en quantité chaque jour croissante des combustibles fossiles, charbons et hydrocarbures. Cette opération aboutit à la libération de quantités énormes de gaz carbonique (…). La quantité globale de gaz carbonique présente dans l’atmosphère augmente de façon sensible (…). Si la consommation de charbon et de pétrole garde le même rythme dans les années à venir, la concentration de gaz carbonique pourrait atteindre 400 parties par million (ppm) vers 2010 (…). Cette augmentation de la teneur est assez préoccupante. Un air plus riche en gaz carbonique absorbe donc davantage de radiations et s’échauffe davantage ».

Le constat est on ne peut plus simple et est basé sur des faits scientifiques : l’utilisation et l’extraction des énergies fossiles sont la cause principale du dérèglement climatique. De ce constat se pose une question légitime : les organisations sportives doivent-elles encore accepter les financements d’entreprises ultra-polluantes, comme TotalEnergies ou Ineos ?

Les énergies fossiles n’ont plus leur place

Alors qu’il a fallu 10 000 ans pour que la température globale augmente de 5°C, permettant de passer de l’ère glaciaire à des conditions favorables pour l’expansion des sociétés humaines, il ne faudra probablement qu’à peine 250 à 300 ans pour atteindre 4 à 5 degrés supplémentaires (d’ici 2100) si nous ne changeons pas total-ement. Face à l’urgence pour sauver l’humanité d’un scénario catastrophe à court ou moyen terme, une solution radicale existe, sous condition de l’accepter et de faire un virage à 360° dans nos modes de vie : celui de sortir complètement de notre dépendance aux énergies fossiles, dans les plus brefs délais.

Et comme l’a justement rappelé récemment Jean Jouzel, scientifique émérite et membre du GIEC, « pour limiter le réchauffement à 1,5°C nous n’avons plus que 5 ans d’émissions au rythme actuel, et un peu moins de 15 ans si on veut le limiter à deux degrés. En réalité, nous partons de façon quasi-délibérée vers un réchauffement qui pourra atteindre 3°C, voire 4°C en France. »

4 degrés de plus, cela assombrit considérablement le tableau, on s’excuse d’avance : sécheresses, crises alimentaires, canicules, migrations climatiques, épidémies, conflits, baisse de la production agricole… À l’image de la dernière crise de la COVID-19, le sport fera certainement partie des premières victimes : report et annulation de compétitions, risques sanitaires plus élevés, mise en danger de pratiquant(e)s, liquidation de structures…

> Lire aussi : “Jusqu’à 2 mois d’activité sportive par an en moins dans un monde à +4°C” selon le WWF

Dans ce besoin de transformation profonde, le sport a un rôle majeur à jouer, par le biais d’un « soft power » aussi innovant que responsable. Cela passe donc par un acte fort : celui de refuser tout financement de la part de structures exploitant les énergies fossiles.

Pourquoi le sport ne doit plus tomber dans ce piège

Comme Greenpeace l’a rappelé à quelques jours du début de la Coupe du Monde de rugby, “toutes les 3 heures et 37 minutes, l’industrie des énergies fossiles produit l’équivalent d’un Stade de France rempli de pétrole.” Le partenariat entre France 2023 et TotalEnergies a permis au premier de profiter d’une manne financière plus importante pour l’organisation de sa compétition. Le second a pu communiquer sur ses nouvelles et très minoritaires activités bas carbone et se tailler une belle image auprès du public, occultant les projets en cours qui contribuent à rendre la planète à terme inhabitable, à commencer par les projets EACOP et Tilenga, le gaz de schiste du bassin permien des Etats-Unis, ou encore l’extraction de gaz en Russie avec le projet Arctic LNG2.

> Lire aussi : VIDÉO – France 2023 : Greenpeace dénonce le “sale jeu des énergies fossiles”

Si TotalEnergies investit de plus en plus dans les énergies renouvelables, elle le fait 4 fois plus dans le pétrole et surtout le gaz. En 2022, le groupe a réalisé un peu plus de 930 millions d’euros de bénéfices grâce à la production d’électricité, dont une grande partie provient de centrales au gaz. Le renouvelable, éolien et solaire, représente encore une part relativement faible de ces bénéfices.

Régulièrement en difficultés financières, les organisations sportives et leurs événements sont majoritairement financés par des fonds privés et des entreprises. L’argument premier des structures soutenues par ces pétroliers ou qui cherchent à l’être est simple : « nous avons besoin d’argent pour nous développer, nous allons le chercher là où il se trouve ». De l’argent, le pétrolier en a puisqu’il a annoncé un bénéfice net de 19,5 milliards d’euros pour l’année 2022.

C’est ainsi que des sociétés comme TotalEnergies viennent mener leur stratégie de « soft power » dans le sport. Ne comptez d’ailleurs pas sur Patrick Pouyanné, PDG de la multinationale, pour abandonner cette idée. Dans L’Equipe, en septembre dernier, il déclarait qu’il ne renoncerait pas au sport, malgré les polémiques. « Le sport s’adresse au bon sens des gens. Pour la Coupe du monde de rugby, on a sponsorisé le tournoi des quartiers, avec des jeunes de 8 à 13 ans. Je dois rencontrer le nouveau président (de la FFR) et on va proposer de pérenniser cette action. Il y a eu aussi un débat interne pour devenir sponsor du maillot de l’équipe de France de rugby… » Projet a priori abandonné, alors que l’entreprise pétrolière aurait récemment été relancé pour soutenir les Jeux de Paris 2024.

À l’heure où les structures commencent à prendre en compte leur responsabilité sociétale et environnementale dans leur organisation, et où certaines d’entre elles ambitionnent de devenir ou sont des structures à mission, accepter le soutien d’une entreprise dont plus de 95% de l’activité est liée aux énergies fossiles – qui tendent donc à détruire le vivant – est incohérent, paradoxal, contradictoire… Les adjectifs sont nombreux pour parler de ce qui ressemble finalement assez à un syndrome de Stockholm. Il y a de cela lorsqu’on imagine une action éco-responsable ou une autre en faveur de la jeunesse financée et parrainée par des pétroliers qui s’évertuent à compromettre la viabilité de son avenir. Combien de millions de tonnes de CO2 sont émises parce que l’activité de ces sociétés a augmenté grâce au sponsoring sportif ?

Le sponsoring responsable comme levier

Alors, pour s’adapter de la meilleure manière à la hausse des températures et à ses conséquences, il est désormais nécessaire d’anticiper, en étant innovant et en prenant des décisions fortes. Se lancer dans une stratégie de marketing responsable doit faire partie de la feuille de route de toutes structures nourrissant des ambitions en matière de RSO. Posons-nous collectivement cette question : quels sont les impacts sociaux et environnementaux de nos partenaires ?

Si nous reprenons la Coupe du monde de rugby 2023, le partenariat avec la SNCF est plein de sens et est un modèle de marketing responsable et vertueux, et cela a été un succès bienheureux. Tout comme peut l’être le partenariat entre EDF et Paris 2024, ou celui entre Veolia et le RC Toulon ou l’Olympique Lyonnais. En juin 2022, dans un dossier réalisé par Ecolosport sur le sponsoring responsable, Anthony Alyce, fondateur du média Ecofoot avait eu ces mots : « Faisons le parallèle avec la transition numérique. Aujourd’hui, on n’imagine pas un club sans réseaux sociaux, sans CRM et sans toutes les fonctionnalités digitales. Je pense que, demain, la transition écologique sera un mouvement de la même ampleur, tous les acteurs seront impliqués. » Et si nous commençions maintenant ?

> Lire aussi : Quel intérêt économique pour les organisations sportives à mener une transition écologique ?

S’il est victime du changement climatique, le sport en est aussi en partie coupable, comme d’autres secteurs, d’autant plus s’il accepte le financement d’entreprises qui précipitent la hausse des températures sur Terre. Soyons innovants. Ayons le courage de sortir de ce vieux monde et de ses modèles polluants. Trouvons un nouveau modèle responsable pour le sport, juste pour la planète et ses résident(e)s, et bannissons-en les entreprises dont le modèle repose encore très majoritairement sur les énergies fossiles ou sur leur financement.

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