À force de courir, le monde s’est essoufflé. À force de gagner, on a oublié pourquoi on jouait. Qu’en sera t-il demain, en 2052, un futur pas si lointain ? Ce dossier explore les mutations à venir, entre résilience, adaptation et nouveaux imaginaires du sport.
Par Michaël Ferrisi, avec les contributions d’Azaïs Perronin, Cyril Dion, David Pocock et Sanaga.
Le vent chaud descendait des Corbières, et avec lui l’odeur des pins brûlés. Au nord de Perpignan, le coeur du village natal de Seilala n’était plus que poussière noire. Le feu avait avalé le stade municipal — ce rectangle d’herbe rase et jaunie où tout avait commencé. C’est là que son père, venu des îles de Wallis-et-Futuna pour devenir joueur de rugby professionnel, lui avait appris à plaquer, à courir, à respecter. Aujourd’hui, il ne restait rien. Ou si peu. La pelouse était devenue cendre. La main courante était parfois fondue, souvent noircie. Une paire de kilomètres plus bas, pourtant, la maison familiale avait été épargnée, comme l’ensemble du quartier.
À gauche, des cendres. À droite, des collines complètement asséchées par la canicule et de nombreux mois sans pluie. Touché, Seilala quittait ce paysage désolé pour aller s’entraîner, guidé par un rêve : suivre les traces de son père, à l’USAP, club historique du rugby catalan. Les Pyrénées-Orientales vivaient alors leur troisième année de restrictions : l’eau manquait. Les terrains étaient secs, fissurés par endroits comme des plaies ouvertes. Le rugby, sport de contact, devenait dangereux. Le week-end précédent, un match de l’équipe Espoirs avait dû être reporté : quelques joueurs, dont il faisait partie, s’étaient brûlé la peau à l’échauffement, sur une pelouse beaucoup trop sèche.
C’est dans ce contexte que Seilala, 17 ans, fit la rencontre de Sarah, 20 ans. Étudiante en médecine et stagiaire aux côtés du médecin du club, elle soignait les petites et grandes blessures de ces joueurs vulnérables. Pansant ses brûlures au genou et au bras gauche, Sarah l’écoutait parler de son île, des traditions polynésiennes et de ses rêves en ovalie. Elle, originaire de Seine-Saint-Denis, lui racontait la vie francilienne, les hôpitaux débordés et sa passion dévorante pour le basket. Une amitié était née.
Un matin de septembre, le club invitait les joueurs à participer à une Fresque du Climat, atelier de sensibilisation au changement climatique. Les discussions furent vives, les regards parfois fuyants. Mais à mesure que les cartes s’alignaient, quelque chose s’éclairait. Seilala y vit le reflet de son île, des récits que lui contait son père : quand l’homme oublie la nature, c’est la nature qui lui rappelle sa force. Sarah, elle, parla de santé, de corps épuisés, d’air irrespirable.
Le duo comprit alors qu’il faudrait apprendre à composer avec un nouvel adversaire : le dérèglement climatique.
Le monde et le climat changent. Et vont continuer de changer. Pour bien en comprendre les causes et les conséquences, notamment sur la pratique sportive, voici une sélection de contenus, de tous types, liés au sport ou non.
supplémentaires au-dessus de 32°C et donc de pratique sportive en moins potentiels dans un monde à +4°C, selon une étude du WWF.
de pratique sportive en moins potentiels dans un monde à +2°C, selon cette même étude.
La canicule pèse sur la capitale depuis plusieurs jours. Dans un café du XIIIe arrondissement, les ventilateurs brassent un air tiède, sans parvenir à le rafraîchir vraiment. Seilala a le regard perdu, un verre d’eau entre les mains. Le ballon qu’il a égaré la veille, en demi-finale du TOP 14, tourne encore dans sa tête. Cette passe manquée, ce petit rien qui a offert la victoire au Stade Français Paris. Capitaine de l’USAP depuis trois saisons, il encaisse le coup avec dignité, mais le cœur serré. La défaite, il la connaît. Ce qui le ronge davantage, c’est la distance qui le sépare de sa famille, à l’autre bout du monde.
Là-bas, à Wallis-et-Futuna, les tempêtes se succèdent et la mer grignote les terres, un peu plus chaque année. Ses proches ont dû quitter leur village, et d’autres parfois même leur île. Alors, en marge de sa vie de rugbyman professionnel, Seilala s’accroche à une autre cause : celle du dérèglement climatique. Depuis bientôt 5 ans, il est responsable de l’antenne Occitanie des Climatosportifs, une ONG désormais très influente, et il souhaite mettre à profit son énergie à développer le mouvement dans les DROM-COM, où la pratique sportive devient chaque jour un peu plus fragile. Là-bas, les terrains disparaissent avant même que les rêves aient le temps d’y pousser.
Il sort du café, prend l’air – étouffant. Soudain, au milieu du flot des passants, un visage. Un souvenir. Sarah. Neuf ans qu’il ne l’avait pas vue.
Elle vient de remporter sa demi-finale régionale de basket, un match joué à 9h30 du matin pour échapper à la fournaise de l’après-midi. Depuis quelques saisons, c’est devenu la norme : on joue tôt pour éviter les heures brûlantes. De nombreux gymnases, eux, n’ont pas suivi. Trop vieux, trop étouffants, trop chers à rénover. Après son stage en Catalogne en 2025, elle est revenue en Ile-de-France. Une fois le diplôme en médecine du sport en poche, Sarah a voulu retrouver ses sensations d’avant, ce goût de la compétition qui l’avait façonnée. Mais tout semble maintenant différent. Les saisons sont plus courtes, les entraînements moins fréquents, les tensions plus vives entre clubs pour obtenir des créneaux dans de chaudes salles saturées.
Alors elle songe à changer. Passer au basket 3×3, plus libre, plus urbain, plus vivant. Et surtout, plus cohérent avec ce qu’elle ressent : un besoin d’air, de nature, de sens. Elle aussi veut agir. Déjà bénévole auprès des athlètes qui s’inscrivent chaque année au Climate Sport Camp, une session de sensibilisation aux enjeux climatiques, elle veut accélérer et vient assister à une réunion des Climatosportifs. Quand leurs regards se croisent, il y a d’abord la surprise, puis le silence, celui qui précède les évidences. Leurs chemins, qui s’étaient éloignés, viennent de se retrouver.

Ils courent, jouent ou nagent et veulent toutes et tous s'engager pour préserver leur pratique. Portraits de ces athlètes amateurs qui veulent allier performance sportive et engagement environnemental.
Dans la ville de Bléré, en région Centre, le dernier match de la saison débute avec la lumière du jour. Les U18 de Loches et de Saint-Cyr-sur-Loire font rebondir le ballon au sol, où se dessinent des ombres géométriques. Depuis la rénovation du gymnase municipal, les façades de béton ont disparu au profit de lames de bois qui filtrent les rayons du soleil et les projettent sur le parquet. Lorsque le soir s’installe, les LED prennent le relais, nourries par les panneaux solaires installés sur le toit. À l’heure du crépuscule, c’est aussi le moment idéal pour jouer : l’air circule dans les tribunes grâce à une ventilation repensée, offrant aux jeunes une température stable… du moins jusqu’à un certain point.
Trois coups de sifflet. Trois coups comme autant de battements sourds dans la poitrine de Seilala. Allongé sur la pelouse chaude de l’Ellis Park, il lève les yeux vers un ciel sans nuage, presque blanc. L’air tremble. Dans ce mirage de chaleur, il comprend : tout s’arrête ici. Trente-quatre ans. Le dernier match. Le XV de France vient de s’incliner face aux États-Unis, surprenants demi-finalistes d’un monde qui ne cesse de se réinventer. Les Américains filent en finale pour la première fois de leur histoire – récompense d’une ascension fulgurante depuis qu’ils ont accueilli la Coupe du Monde 2031. Ils s’étaient préparés dans la chaleur, presque dans la fournaise. Trop, peut-être. Plusieurs joueurs avaient vacillé à l’entraînement, d’autres s’étaient effondrés en match, heureusement sans drame. Mais il faisait chaud, si chaud, que la notion même de sport semblait parfois absurde.
Dans les rues de Johannesburg, la colère gronde. La sécheresse frappe fort : les robinets se vident, les terres craquent, les habitants manquent d’eau… mais les pelouses des stades, elles, restent vertes. Vertes comme une provocation. Les cris des supporters se mêlent aux clameurs des manifestants. Les tensions sociales, palpables, débordent des tribunes. Elles sont partout, désormais, comme une toile de fond au monde du sport.
World Rugby ne peut plus fermer les yeux. Alors que des rumeurs enflent sur la reprise des compétitions mondiales par le CIO, l’organisation annonce des réformes sans précédent : les Coupes du Monde auront désormais lieu tous les 6 ans, réuniront 16 nations au lieu de 24, et limiteront les déplacements des fans transcontinentaux. Finie la frénésie des voyages en avion, place à un modèle plus sobre : des fanzones locales dans chaque pays participant pour un partage d’émotions économiquement viable. De nombreuses autres fédérations suivent le mouvement. Le rugby a ouvert la voie.
Et au cœur de cette mutation, un visage familier : Sarah. C’est elle qui, depuis plusieurs années, conseille les instances sportives internationales. C’est elle qui a bâti pour la FIBA un modèle de compétitions sobres et désirables, où performances riment avec cohérence. Grâce à son travail de fond, à sa diplomatie patiente, la France obtient l’organisation de la Coupe du Monde 2049. Incitation aux transports décarbonés pour le public et obligation pour les équipes, sponsoring propre, circuits courts, pas de nouvelles infrastructures, merchandising limité : une révolution douce, inspirée, pragmatique. Sarah s’impose comme l’une des figures majeures de ce nouveau sport mondial — celui qui ne veut plus brûler pour briller.
Mais depuis quelque temps, son regard s’oriente ailleurs. Vers le quotidien. Vers celles et ceux qui courent, nagent, pédalent sans caméras ni trophées. Elle veut désormais mettre ses idées au service du sport amateur, celui de monsieur et madame Tout-Le-Monde, celui qui soigne les corps et qui relie les âmes. Le sport simple, ancré, collectif, qui ne cherche pas la gloire mais le bien-être.
Quant à Seilala, il pensait refermer son chapitre à Johannesbourg, avant d’en ouvrir un autre sur son île. Depuis des années, il rêvait de revenir vivre à Wallis-et-Futuna, avec Sarah, devenue sa compagne. Mais à peine le coup de sifflet final retentit-il qu’un autre souffle, bien plus violent, se lève au-dessus du Pacifique. Quelques jours plus tard, un cyclone dévastateur et historique frappe l’archipel. Leur retour se transforme en urgence. Le rêve, en devoir. Et dans ce chaos, une évidence : il faut reconstruire. Autrement. Ensemble.
À travers ces 4 courtes vidéos, créées avec l’ADEME, Ecolosport questionne l’avenir et la soutenabilité des Grands Événements Sportifs Internationaux (GESI), à la fois victimes et en partie responsables du changement climatique.
“Ayant grandi au Zimbabwe, avec mes premiers souvenirs de rugby liés à la Coupe du Monde 1995 en Afrique du Sud, puis ayant joué pour l’équipe nationale australienne, j’ai vu de mes propres yeux le pouvoir du rugby à rassembler les gens et à être une force pour le bien.
Le rugby s’est toujours enorgueilli de ses valeurs : respect, solidarité et responsabilité envers autrui. Ces dernières années, World Rugby a fait preuve d’un véritable leadership en reconnaissant que le changement climatique n’est pas une préoccupation lointaine, mais une menace existentielle pour ce sport. Son rapport de 2024, Rugby and Climate Change: Projected Impacts in a +2°C World, le rend parfaitement clair. Avec un réchauffement d’environ 2°C attendu dès le début des années 2050, le rugby est confronté à de graves perturbations, aucune n’étant plus sévère que dans le Pacifique, où l’exposition est la plus élevée et la capacité d’adaptation la plus faible…”
Pour sensibiliser joueurs et dirigeants, vous pouvez par exemple utiliser les fresques écologiques du :
Participez au changement : votez pour le futur du sport en choisissant parmi 4 scénarios.
La mer avait fini par gagner. À Wallis, l’eau salée avalait chaque année un peu plus les terres, noyant les racines, effaçant quelques chemins. Le Gardium, concept de complexe sportif “vivant” construit sur les ruines du tristement célèbre cyclone de 2043 et imaginé par Seilala et Sarah, résistait encore. Un symbole de résilience, visité par des architectes, des sportifs, des élus. Mais la vie quotidienne devenait trop dure. L’humidité, les coupures d’eau, les évacuations à répétition… Même l’espoir avait parfois le souffle court. Mais ce concept de Gardium, contraction de garden et stadium, donnait de l’espoir au couple. Alors, après vingt ans de vie entre la métropole et le Pacifique, Sarah et Seilala rentrèrent près de Perpignan, là où tout avait commencé, là où tout est aussi plus difficile qu’avant.
De là, ils pilotent désormais un réseau national de Gardiums, inspiré de leur expérience à Wallis-et-Futuna. Leur objectif : transformer les infrastructures sportives en oasis de fraîcheur, de sport-santé et de lien social. À Grenoble, à Rennes, à Saint-Denis, des terrains ombragés poussent sur d’anciens parkings ; des gymnases deviennent des serres bioclimatiques ; des vestiaires collectent et recyclent l’eau de pluie. Le sport respire enfin au rythme de la planète. Leur modèle repose sur des principes simples : matériaux biosourcés, énergie produite sur site, mutualisation entre sport, santé et nature. Chaque Gardium devient un lieu de pratique, mais aussi de soin, d’éducation, d’inclusion, de refuge climatique. Ce n’est pas seulement une nouvelle architecture : c’est une nouvelle culture du sport.
Et en 2052, à l’aube des premiers Jeux Olympiques unifiés, cette culture semble enfin avoir trouvé son terrain d’expression. Unifiés car pour la première fois, les Jeux d’été et d’hiver – que l’on appelle désormais Jeux de montagne – seront organisés dans le même temps. Les hivers sont plus courts, la neige plus rare et certaines épreuves – comme le trail ou le VTT – ont remplacé d’autres devenues trop incertaines car trop dépendantes de cet or blanc et de températures négatives.
Dans chaque Inspiration, le dessinateur Sanaga nous partagera son humeur à travers son coup de crayon, toujours aussi aiguisé !
Les Jeux de 2052 ne ressemblent à rien de ce que l’humanité avait connu auparavant. Finis les compétitions mondiales, les calendriers épuisants, les championnats en cascade qui mettaient trop de corps à rude épreuve et trop d’avions dans le ciel. Depuis la dernière édition, sur une directive commune et ambitieuse de l’ONU et du CIO, les Jeux Olympiques unifiés, organisés tous les 5 ans, ont remplacé les Coupes du Monde de chaque sport : une seule grande compétition internationale, plus sobre, plus longue, mieux répartie dans le temps, où les athlètes deviennent les véritables ambassadeurs d’un sport régénératif.
Pour cette première édition, le continent choisi est l’Amérique du Nord. Vancouver et les Rocheuses canadiennes, encore assez froides pour accueillir les épreuves de montagne, offrent un écrin naturel devenu rare. Les compétitions estivales, elles, ont lieu en ville, dont de nombreux endroits sont transformés pour l’occasion en laboratoires du sport-climat. Sous l’impulsion française, quelques Gardiums prennent place. L’événement s’étale sur près de 12 semaines, de février à avril : un rythme plus humain, pensé pour éviter les coups de chaleur, respecter les cycles de récupération et lisser les besoins logistiques. Une mobilité basée principalement sur les déplacements collectifs, ferroviaires ou maritimes, impose un nouveau rapport au temps – plus lent, plus responsable. L’avion n’est plus la norme mais l’exception.
Pour la première fois dans l’histoire olympique, la performance sportive n’est plus seulement chronométrique : elle est écologique. Les délégations obtiennent une prime sportive en fonction de leur empreinte carbone réelle, de la sobriété de leur équipement, de leurs initiatives bas-carbone ou de restauration écologique sur place. Des athlètes partent avec 1 mètre d’avance sur leur course-sprint, d’autres ne commencent qu’au deuxième tour de leur compétition, certaines équipes obtiennent un point de plus dans leur poule. Une révolution impensable 20 ans plus tôt. Alors, certains pays ont participé au reboisement de vallées entières, d’autres à la réouverture de cours d’eau ou à la renaturation de friches urbaines. De nombreux athlètes ont pris des voiliers-cargos et des trains pour relier le Canada.
En parallèle, dans chaque pays du monde, les fanzones officielles du CIO vibrent. Éparpillées dans des lieux accessibles au plus grand nombre, elles projettent en direct les compétitions et hébergent des défis locaux. L’esprit olympique ne se vit plus en un seul lieu, mais partout, simultanément. Sarah et Seilala, eux, observent cette transformation avec un brin de fierté. Leurs Gardiums ont inspiré plusieurs infrastructures de Vancouver ; leur vision irrigue désormais les Jeux. Pour la première fois, le monde semble avoir compris que le sport ne devait plus être un spectacle qui domine son environnement, mais une force qui l’accompagne, qui le restaure, qui l’honore.
Livres, films, documentaires, BD et autres ressources : voici une sélection de contenus sélectionnés par les équipes d’Ecolosport, pour aller plus loin et développer votre expertise sur le changement climatique.